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16- Il manquait la moitié de chez nous

Publié le par BMx

 

            Un soir de décembre, lorsque nous sommes rentrés chez nous, la moitié de chez nous avait disparu. Le vent du midi avait soulevé, soulevé l’auvent jusqu’à finalement le faire passer par-dessus la caravane. Il avait alors emporté toutes nos affaires. Françoise est allée récupérer le linge dans les branches des sapins et je n’ai retrouvé certaines de mes chaussettes que le lendemain matin en repartant, sur le chemin vers St Victor. C’était désolant. Un peu comme si, dans une maison éventrée par une bombe, la cuisine se retrouvait à l’air libre.

            Nous avions déjà eu des alertes où sous l’effet du fantastique vent du midi, nous avions surveillé l’auvent doucement quitter le sol mais jusqu’à présent toujours pour y retomber. Montpoulet est exposé au midi. Très bien protégé du vent du nord, « la bise », et qu’on entend souffler dans les branches de sapins mais qu’on ne ressent jamais. Le vent du midi, par contre, semble même expliquer l’architecture des bâtiments : comme des navires, ils présentent un angle, comme leur proue, aux bourrasques, mais ni leurs façades, ni leurs ouvertures.

            La perte de l’auvent nous persuade qu’il faut retourner la caravane et lui faire, comme les bâtiments, tourner le dos au midi. Nous prévoyons de faire cela le samedi suivant, après nous être assurés du concours d’amis et de proches. Le samedi suivant, il neige à gros flocons, c’est la fin d’un « été indien » exceptionnel. Il nous faut nous résoudre à passer le plus dur de l’hiver avec la porte de la caravane qui ouvre directement sur le froid. Nous avons un poêle à gaz mais comme nous l’éteignons en nous couchant, les réveils sont difficiles. Nous avons une convention. Il fait moins cinq, moins six quand je me lève pour allumer le poêle et Françoise se lève à plus cinq, plus six, quand je me recouche. Il n’a jamais fait moins dix heureusement, ce n’est pas un hiver très froid, pas beaucoup de neige et jamais de burle sinon, à cet endroit-là, nous aurions été complètement ensevelis.

            Nous pouvons enfin retourner la caravane et, pendant les vacances de février, je construis un auvent en bois. C’est à ce moment-là que les gendarmes m’ont trouvé.

            Aux dires de Maurice et Denise, ils étaient déjà venus quatre ou cinq fois, mais en vain. « Oui, on aime bien savoir qui vient s’installer dans notre juridiction » me dit le grand gendarme à moustaches. L’autre gendarme est une… gendarmette. Mais tous les deux sont tout sauf chaleureux. Ils acceptent mon invitation à entrer s’asseoir mais refusent toute boisson comme s’ils craignaient que je les empoisonne. Ils veulent simplement connaître mon état-civil et ma position vis-à-vis du service militaire.

            — Mais, à la gendarmerie de Privas, je suis fiché, vous leur avez pas demandé ? !

            Cela paraît les laisser complètement indifférents. Mais je leur raconte quand même. Je suis assez fier de mon passé militant. A l’époque, j’étais un jeune con à qui on avait fait croire qu’on pouvait se passer d’armée ou de centrales nucléaires. J’avais donc encouru les foudres de la justice pour un certain nombre d’actions toutes complètement non-violentes (j’étais un jeune con pas méchant !) qui m’avaient notamment amené à fréquenter la prison de Valence, « avenue de Chabeuil », pendant cinq jours. Le jour où j’ai été libéré, après grève de la faim et tutti quanti, demeure toujours dans ma mémoire comme un des plus beaux jours de ma vie. Bernard, un repris de justice ? Il faudra que je vous raconte cela un jour, et pourquoi pas la prochaine fois ?

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15- Déménagement à haut risque

Publié le par BMx

 

            Entre le dernier épisode et celui-ci, il s’est passé comme un coup de théâtre. L’hypothèse selon laquelle les fondations de la maison, non parallèles, pointeraient vers un point de fuite où l’on aurait enterré un trésor, s’est trouvée subitement confortée par une extraordinaire révélation contenu dans un ancien document d’église. Il me faut donc, en m’excusant auprès du lecteur qui n’aime pas bien qu’on le bouscule dans l’ordre chronologique, faire un bond au moment même où j’écris ces lignes, c'est-à-dire neuf ans après le moment où était arrivée la chronique.

            Il me faut d’abord expliquer qu’à cette époque-là, nous avions trouvé à Saint-Victor une association culturelle qui faisait l’admiration de tous. De ma grand-mère d’abord qui m’avait demandé de l’emmener à l’exposition annuelle de cette association appelée Chantelermuze. Cette association avait collecté les photos de classe des écoles primaires pour en faire une exposition et une brochure. Elle est à l’origine de nombreuses activités dans le village mais la principale est bien la mise en valeur du patrimoine local, ce qui passe par la collecte de documents anciens. L’un d’eux est tout particulièrement édifiant. En 1777 en effet, le curé de Saint-Victor estima qu'il avait trop à marcher pour aller donner l'extrême-onction dans tous les lieux-dits de la paroisse (une des plus étendues du diocèse) et il demanda un vicaire. Les autorités ecclésiastiques ordonnèrent une enquête et l'on mesura précisément combien il fallait de temps pour rallier à pied chaque hameau à partir de l'église. Cela donna lieu à un document fabuleux qui révèle non seulement que la maison principale de Montpoulet est à 24 minutes de l'église, que la "méjou do vieux" où nous habitons est à 28 minutes (quatre minutes pour dix mètres, sans doute en rampant !) mais qu'il y avait une autre maison deux minutes plus loin, déjà inhabitée, appelée Gompaloup et complètement inconnue et invisible jusqu'à maintenant. C’est sans doute donc vers Gompaloup que pointent les murs non parallèles. Un endroit où nous avons effectivement repéré des murets très étonnants, de construction circulaire comme pour abriter un jardin où nous avons découvert, sans y croire, des figues de barbarie. Serait-ce le jardin des Hespérides ?

            Mais revenons à l’ordre chronologique, c'est-à-dire à 1997 et à notre déménagement depuis la région parisienne. Nous avons loué un petit camion qui ne nécessite pas de permis spécial. Nous avons choisi le plus gros, capable d’emporter vingt mètres cube. Je n'avais bien sûr jamais conduit un tel véhicule. L'astuce du vendeur était de faire croire que seule la capacité comptait, puisque, après tout, un déménagement, ça se facture au volume. J'allais apprendre à mes dépens que ce n'est notamment pas le critère légal le plus important. Pour le moment, il me fallait gérer le volume, c'est à dire le grand déport à l'arrière. Ce qui veut dire, pour les autres néophytes comme moi, que lorsque vous tournez le volant à droite, l'arrière du camion part... à gauche ! Déjà, en garant l'engin dans l'allée de notre pavillon à Marly-la-Ville, j'avais éraflé un des piliers du portail, le pilier droit. J'avais chargé tout le samedi, et le dimanche matin, j'ai voulu sortir le petit camion de vingt mètres cube de l'allée. J'ai bien surveillé dans mon rétroviseur droit que le pilier était dépassé et alors, alors seulement, j'ai donné le coup de volant à droite pour me mettre dans la rue. Je me suis garé un peu plus loin et, en descendant, j'ai tout de suite remarqué, dans le flanc du camion, comme un énorme trou dans l'aluminium. Tiens, je croyais pourtant qu'hier, il n'y avait pas la moindre éraflure! Un coup d'oeil au portail et j'ai compris : le pilier gauche était carrément par terre ! Le fameux déport !

            Et puis tout de suite, un autre détail attira mon attention : les pneus paraissaient sous-gonflés, complètement écrasés. C’est vrai que j'avais d'abord chargé tout ce qui était papiers et livres, et notamment les deux mille et quelques invendus de nos récits de voyage. Mais quand même, pour que les pneus soient écrasés comme cela, c'est certainement qu'ils ne sont pas assez gonflés. Nous nous arrêtons dans la première station-service. Déjà la moindre bosse, le moindre caniveau semble triturer le camion au point qu'il geint comme s'il allait se casser en plusieurs morceaux. Je cherche à combien de pression il me faut gonfler. Rien, pas la moindre indication ni sur la carrosserie, ni à l'intérieur. A tout hasard, JE monte la pression jusqu'à trois bars. Les pneus ont tout autant l'air écrasés...

            L'itinéraire d'approche de l'autoroute est un cauchemar tellement le camion paraît souffrir. Dans les virages, on dirait qu'il va se coucher, dans les côtes qu'il va s'étouffer, dans les chocs qu'il va éclater. Heureusement, tout s'arrange avec l'autoroute: sur le plat et tout droit, le camion semble avancer sans peine. Nous sortons à Chanas et nous arrêtons chez ma mère à Bancel, sur la Nationale Sept, pour y entreposer notre bazar en attendant que Montpoulet soit réparé. Le voisin d'en face, un antiquaire, vient nous donner un coup de main à décharger. Il a l'habitude des transports volumineux, lui, et me dessille les yeux : « Tu es en surcharge totale, tu as beaucoup de chance que la police ne t'ait pas arrêté, ils ne t'auraient jamais laissé repartir! Ce n'est pas le volume qui compte finalement, c'est le poids. Et tu atteins la limite des trois tonnes bien avant d'avoir rempli les vingt mètres cubes du  camion, ce que le loueur se garde bien de dire! »


 

        Notre pavillon de banlieue parisienne


           
Nous montons une partie de nos affaires à Montpoulet; il est minuit passé, le clair de lune et la douceur de l'air estival donnent à ce coin de nature presque vierge un aspect paradisiaque. Y établir domicile nous paraît évident, alors que nous n'aurons pour vivre, finalement, qu'une caravane de huit mètres carrés, son auvent et un fourgon aménagé en camping-car. Nous bénéficions d'un été indien qui rend d'autant plus traumatisant l'arrivée brutale de l'hiver. Nous sommes installés sur une plate-forme que nous avons fait faire tout au sommet, un endroit accessible aux voitures alors que la ruine ne l'est toujours pas, près de la boîte aux lettres, mais aussi à l'endroit même où, nous dira ma grand-mère, les congères autrefois duraient jusqu'à Pâques. Un endroit aussi bien exposé à la froide bise du nord qu'au violent vent du midi. Un endroit visible depuis partout alentour : un jour nous recevons la visite d'un lointain voisin. Il voyait, tous les matins de bonne heure, nos phares de voitures s'éclairer à un endroit de la montagne où il savait que personne n'habitait. Il venait donc éclaircir le mystère. Les gendarmes aussi sont venus. Plusieurs fois en vain pendant que nous étions au travail. Ils laissaient de grosses traces de roues dans l'herbe du pré voisin. Quand ils m'ont trouvé, ils ont accepté d'entrer s'asseoir mais ont refusé toute boisson. « On aime bien savoir qui vient s'installer dans notre juridiction » m'ont-ils expliqué avant de relever mon état-civil et de m'assurer qu'à leur avis, nous n'obtiendrions jamais le permis de reconstruire Montpoulet. J'étais pourtant en train de reconstruire notre abri, bien mis à mal par l'arrivée des premières intempéries. Cela avait commencé par de la tempête. Un soir en rentrant chez nous, la moitié de chez nous avait disparu. Je vous raconterai cela la prochaine fois.

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14- Le trésor de Montpoulet

Publié le par BMx

 

 

Il est inévitable, quand on s’attaque à la restauration d’une bâtisse qui date au moins du seizième siècle, de songer à quelque amas de Louis d’or au fond d’une cachette. C’est ce qu’on appelle ici « la biche » pour désigner cette poterie où, souvent, les anciens serraient leurs économies. Le fait est que nous découvrirons bel et bien, construite dans les fondations, une superbe cachette en forme de petit four à pain, opportunément située à l’angle de deux murs et de la crèche (mangeoire) de l’étable. Pour y accéder, il fallait non seulement bousculer une vache, écarter le foin et écarquiller les yeux dans la pénombre, mais il fallait aussi en connaître l’existence, oubliée depuis longtemps puisque personne de ma famille n’était au courant. Ce que nous y trouverons, je vais encore le garder pour moi et aiguiller la curiosité du lecteur vers un autre trésor, à la fois plus hypothétique et plus… cabalistique. En effet, lorsqu’on examine le plan de masse de la grande maison de Montpoulet, la plus ancienne, on ne peut être que frappé de l’absence d’angles droits et de la ressemblance avec une flèche. Les plus longs murs, orientés nord-est/ sud-ouest, figurent les lignes de fuite d’une perspective qui invitent à aller voir leur point de fuite. Il est évidemment très difficile de localiser ce dernier avec précision, mais pourquoi ne pas envisager que le constructeur, en ces temps troublés de guerres de religion (Henri IV n’avait pas sans doute encore signé l’Édit de Nantes), ait d’abord enterré son trésor quelque part dans un chirat (pierrier) et en ait ensuite subtilement indiqué la direction en dessinant une maison comme une pointe de flèche. J’ai bien sûr pensé que les murs, bâtis avec du mortier d’argile, avaient bougé au cours des siècles, et que les angles aigus étaient dus à leur déformation. Mais j’ai vérifié, les pierres d’angles sont bel et bien taillées en angles aigus…

Mais revenons aux paillettes découvertes par Françoise avant qu’une ruée vers l’or ne transforme Montpoulet en San Francisco. Nous avons remonté à Paris une pleine boîte de conserve de ce sable aurifère que la source remonte tout doucement des profondeurs. J’ai appliqué le bout d’un fer à souder sur les paillettes pour les faire fondre et elles n’ont pas fondu. Tonton, pourquoi tu tousses ? Ce n‘étaient pas des paillettes d’or ! Ce n’était pas non plus du sucre en poudre. C’était des paillettes de mica jaune !

Bon, trêve de considérations rêveuses sur notre eldorado. Nous sommes en 1997, nous venons d’obtenir notre mutation pour la région, il va falloir déménager et nous installer… où donc justement ? Nous sommes tellement épris de ces dix hectares de nature que, follement, d’une manière totalement irresponsable, sans imaginer bien sûr les vicissitudes auxquelles nous nous exposons, nous décidons de venir habiter dans une caravane installée au milieu des sapins et des cèdres, sans électricité, sans eau courante, sans chauffage central, sans salle de bains, et illégalement comme nous l’apprendrons quelques mois plus tard.

Sans électricité mais avec téléphone et boîte aux lettres. Il y aura des soirées d’hiver où Françoise attendra que je revienne d’un conseil de classe, la main crispée sur le combiné et les yeux scrutant l’obscurité angoissante des frondaisons. Le téléphone et la boîte aux lettres étaient, on le voit bien, indispensables : de nos jours c’est la seule façon de justifier d’un domicile fixe. Je me souviens de la tête de mes collègues au collège de l’Édit à Roussillon où je fis une année de purgatoire avant d’être nommé à Lamastre, quand ils me voyaient le matin sortir mon rasoir électrique dans la salle des profs, en expliquant que chez moi, y’avait pas d’électricité. Mais y’avait le téléphone ! Le fil courait d’arbre en arbre et cela étonnait bien du monde. A commencer par les employés de France Télécom. J’avais un problème avec la connexion Internet : il fallait la débrancher pour pouvoir téléphoner. Je fis le 13. Une dame me demanda très gentiment quand les techniciens pouvaient venir. Je commençai à donner mon emploi du temps de la semaine d’après mais la dame m’interrompit : « Mais non, c’est pour aujourd’hui, est-ce que dans deux heures vous serez chez vous ? » Pareille diligence me stupéfia ; la région parisienne ne m’avait pas habitué à cela. Je vis bientôt arriver au sommet du col une voiture bleue suivie, et là c’était peut-être en faire un peu trop pour une simple prise récalcitrante, un énorme camion bleu. Deux techniciens en sortirent aussitôt comme frappés par la grâce. « Mais c’est extraordinaire cet endroit ! On savait même pas que ça existait ! Et vous avez Internet ici ? Mais comment ça arrive, le fil il est où ? »

Même diligence pour La Poste. Très embêté de devoir allonger la tournée du facteur, j’avais pris contact avec le receveur de Saint Félicien. Il m’avait dit que le facteur irait voir si c’était possible. En fait je m’attendais à ce qu’on nous dise de mettre notre boîte chez Maurice et Denise, nos voisins au bout du goudron, et je l’aurais très bien compris. Je pouvais  envisager, au mieux, que la boîte aux lettres fût installée au sommet du col. Mais le diagnostic de Fernand, le facteur, me persuada que le service public n’était pas un vain mot en Ardèche, et était de bien meilleure qualité qu’en banlieue parisienne : « Pas de problème pour allonger la tournée, sauf qu’en hiver avec la neige, je suis pas sûr de pouvoir toujours arriver à la maison de l’autre côté du col ! »

Mais trêves de considérations disais-je : il nous faut déménager plusieurs dizaines d’années d’accumulations diverses. Nous louons un petit camion de 20 m3. Sans le savoir nous allons le surcharger et risquer de bien graves conséquences. Pire encore, je n’arrive pas à le conduire comme il se doit et en partant de Paris, je vais démolir l’entrée de notre maison. Mais je vous raconterai tout cela la prochaine fois.

 

La cachette en forme de petit four à pain,
 

et où nous n'avons trouvé que de l'argile. 

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13- Pris en otage dans le coffre du banque

Publié le par BMx

 

Quand la porte de la banque s’est ouverte sans la procédure habituelle j’aurais dû me méfier. Quand j’ai aperçu l’homme au visage tellement patibulaire qu’il aurait  filé les jetons à Dracula, j’aurais dû partir en courant.

            Si je ne l’ai pas fait c’est que j’étais en train de discuter avec ma collègue de Technologie. Elle et moi venions mettre en banque le produit de la vente des brioches par les Troisièmes Techno pour financer leur voyage au Futuroscope. Quelques centaines de francs que je portais dans un sac de supermarché. Je n’ai commencé à m’inquiéter que quand l’homme nous a mis un pistolet sous le nez, nous a bousculés vers l’escalier qui descendait à la salle des coffres. J’ai alors compris pourquoi l’homme avait une tête de malfrat : c’en était un !

            L’atmosphère de la salle des coffres était… tendue. Nous nous glissâmes jusqu’au fond. Un deuxième malfrat enjoignait assez brutalement à une employée de la banque de sortir plus d’argent. « C’est pas assez !!! » hurlait-il. La femme, en pleurs, s’empêtrait dans ses clefs. Et moi j’essayais de cacher le sac plastique derrière mon dos. Un quinquagénaire téméraire voulut s’interposer. Le malfrat lui mit son pétard sur la tempe. L’homme se calma. Ma collègue commença à paniquer, comme si elle allait piquer une crise de nerf.

            Il en fallait pourtant des solides, des nerfs, pour enseigner en troisième techno dans un collège de banlieue parisienne. Je me souviens qu’à mon arrivée, la Principale m’avait attribué la quatrième techno en disant que cela serait une expérience très formatrice. Tu parles ! C’était surtout qu’aucun collègue n’en voulait et qu’on les refilait aux nouveaux. Ces classes étaient des sortes de rebuts où l’on se débarrassait des élèves perturbateurs ainsi que des élèves en difficulté. Ces derniers se retrouvaient vite les otages des premiers et le climat délétère les transformait eux-mêmes en élèves désagréables, aussi vrai qu’une pomme pourrie fait pourrir tout un panier. J’enseignai l’anglais, je ne les avais donc que trois heures par semaine. Une chance par rapport à la collègue de technologie qui les avait des demi-journées entières. Le défi était de la faire craquer. Ce fut chose faite très rapidement la première année : la titulaire du poste étant en congé maladie pour dépression nerveuse, on avait mis à sa place une jeune Antillaise qui fut mangée toute crue mais qui ne le disait pas. L’ambiance de chahut qui régnait avec elle eut donc tendance à s’étendre aux autres cours. J’avais pour moi l’avantage de l’âge et pourtant plus d’une fois je me suis dit « si dans la minute qui suit, tu fais pas quelque chose de génial, t’es foutu ! ». Il m’est même arrivé de perdre mon sang-froid et de fondre sur un élève insolent avec l’intention de le prendre par l’oreille pour l’emmener au coin. C’était oublier qu’il s’agissait d’un grand escogriffe de seize ans qui ne se laissa pas faire. Comme il se levait, je pris cela pour une agression et instinctivement, l’immobilisai d’une clé au cou. Les autres élèves nous séparèrent, l’élève partit se plaindre chez la principale. Je repris mon souffle et mon cours dans un silence de plomb.

            La principale m’écouta d’un air très désapprobateur  mais me dit qu’elle attendrait que les parents portent plainte pour faire quoi que ce soit. Non seulement les parents n’ont pas porté plainte mais l’élève en question m’a manifesté ensuite le plus grand respect. L’année suivante cette nouvelle collègue est arrivée et comme elle maîtrisait bien la troisième techno, je lui trouvais du cran. Jusqu’à cette salle des coffres. J’essayai de la rassurer en prétendant que l’argent des brioches n’intéressait pas les braqueurs et que, de toute façon, je ne le leur donnerais pas sans résister. J’ajoutai aussi que plus nous resterions dans le coffre et plus longue serait pour nous la récréation. Rien n’y fit.

C’est le bruit de la porte blindée se refermant sur nous qui sécha ses larmes. Les malfrats étaient partis. La vingtaine de prisonniers retint son souffle pendant que le directeur appliquait son oreille à la porte pour vérifier que les braqueurs ne revenaient  pas. Rassurés, les employés se livrèrent alors à une opération qui montrait à quel point ils venaient de vivre un événement routinier. En déplaçant une lourde table métallique, ils extirpèrent d’une niche dans le mur un combiné téléphonique et appelèrent la gendarmerie qui nous délivra en cinq minutes.

Nous eûmes tous droit à une tasse de café pour nous remettre de nos émotions mais l’agence étant dès lors fermée pour la journée, il n’y eût pas moyen de mettre l’argent des Troisièmes Techno sur le compte et nous dûmes lui faire affronter l’insécurité du trajet de retour au collège.

Mais voilà plusieurs épisodes que je vous parle de tout autre chose que de Montpoulet. Cela va changer, puisque finalement j’ai obtenu du Mammouth une affectation à titre provisoire pour  Roussillon, en Dauphiné. Je peux donc aussi déménager pour l’Ardèche avec Françoise qui vient, à force de gratter la source de Montpoulet, d’y découvrir des paillettes d’or fin. De l’or à Montpoulet ! Et pourquoi pas un trésor ? Ben oui pourquoi pas un trésor, je vous raconterai cela au prochain épisode.

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12- Prendre le mammouth par les défenses

Publié le par BMx

            Françoise étant plus ancienne que moi dans l’Education Nationale, elle avait beaucoup plus de chance d’obtenir sa mutation. J’avais donc opté  pour une mutation « sous réserves » (...que mon conjoint obtienne la sienne). Je me disais c’est vraiment bien d’avoir pensé à ce cas-là ; c’est donc vrai que la  Mutation Nationale est un système que le monde entier nous envie, comme la Sécurité Sociale. Tu parles ! C’était sans compter avec l’incurie d’une administration pléthorique que le ministre, pourtant socialiste, de l’époque, Claude Allègre, avait dénoncée comme de la graisse de mammouth.

D’abord c’est une certaine Mme Poussineau qui appelle début mai au collège et qui me laisse un message. Il ME fallait LUI dire où Françoise était nommée exactement. Annonay, Privas, Tournon, Aubenas ? Le Mammouth voulait qu’on lui dise ce que lui seul pouvait savoir et qu’il ne nous avait pas encore dit !

— C’est trop tard, nous avons dû annuler votre mutation, vous n’avez qu’à faire une « atépé », vous serez prioritaire puisque nous reconnaissons que le système vient d’avoir un raté, me dit-on au téléphone, après que j’eus expliqué que je ne pouvais pas savoir pas où Françoise serait nommée.

Et sans me dire ce qu’était une « atépé »...

Il faut préciser là que téléphoner au ministère de l’Education Nationale m’a toujours pris entre un et trois jours entiers. Je tombais régulièrement sur une musique d’attente, je n’avais jamais aucun bonjour ni merci et j’avais toujours une personne différente qui me faisait patienter de longues minutes avant de me répondre.

J’obtins quand même la traduction de « atépé » : Affectation à Titre Provisoire, et apprenais que rien ne pressait puisque je n’aurais pas de réponse avant début juillet. Nonobstant, je rédigeai la demande aussitôt et vers le 10 juillet m’enquerrai de son devenir en demandant à parler à Mme Poussineau. Une voix d’homme me répondit :

— Il n’y a pas de Mme Poussineau dans le service, vous avez dû confondre avec Mme Buzetot !

Je n’insistai pas et cette Mme Buzetot, après un quart d’heure de recherche, m’apprit qu’elle devait d’abord demander l’avis du Rectorat de Grenoble et que je n’avais pas à m’inquiéter, que le dossier suivait son cours. Méfiant, j’appelai Grenoble. Plus sympathique et moins long, mais toujours vain : « Atépé, qu’est-ce que cela veut dire ? Non, je ne suis pas au courant, il faudrait rappeler fin août parce que la personne qui s’occupe des mutations est en vacances ». Là, je commençai à m’inquiéter sérieusement : si le personnel chargé de gérer les mutations prenait ses vacances au moment même des mutations, c’est que Allègre était en dessous de la vérité. Ce n’était pas un mammouth, c’était un dinosaure dont la tête ne savait plus ce que faisait le reste du corps.

Le 25 juillet je revins à la charge. Une voix féminine m’apprit qu’il fallait également l’avis de Versailles. J’appelai Versailles, j’y étais totalement inconnu. Je rappelai le ministère le 30 et j’obtins cette réponse surréaliste.

— Comment cela, Versailles n’a rien reçu ! Attendez je vais chercher le fax (Vivaldi pendant deux mouvements)... Allo, j’ai le fax sous les yeux, alors effectivement Versailles nous avait répondu « oui, sous réserves car il manque des profs d’anglais dans l’académie ». Alors vous voyez Monsieur, moi, avec un « oui », je sais comment faire, avec un « non » je sais comment faire, mais avec un « oui sous réserves » je ne sais pas, donc j’attendais. De toute façon, comme tout le monde est en vacances, il n’y aurait eu personne pour signer l’arrêté.

Il fallait prendre le taureau par les cornes, le mammouth par les défenses, le dinosaure par la queue, je résolus de me rendre sur place, pour voir à quoi ressemblaient ces guignols. Je ne vis rien. Le ministère a des portes blindées qu’on ne franchit qu’avec une carte magnétique. Lorsque la dame de l’accueil, à l’extérieur, eût daigné remarquer ma présence, elle me montra une cabine téléphonique dans l’entrée : « Vous voulez parler à la DPE-B4 ? Décrochez ».

Effectivement je n’eus pas à patienter. Le fil était moins long que depuis chez moi et j’obtins quelqu’un tout de suite. J’étais assez remonté et fis état de mes projets de démission : puisque le ministère n’était pas foutu de me trouver un poste sur Grenoble, j’allais en trouver un moi-même, sur place, en repartant de zéro, comme remplaçant, fut-ce dans le privé !

— Ah mais non ! Quand même ! me dit la dame manifestement émue, faut pas démissionner, vous seriez radié, faut pas faire cela ! Allez, c’est promis je vais m’occuper de votre demande.

Mis en confiance, tout content de tomber sur quelqu’un d’aimable, je lui demandai son nom. Elle répondit « Mme Poussineau » ! Ressuscitée ? Non, rentrée de vacances !

Je vais trop vite dans mon histoire, laissons Mme Poussineau s’occuper de ma mutation. De toute façon, par précaution, pour être sûr de suivre Françoise en Ardèche et de vivre à Montpoulet, j’ai fait une demande de congé sans solde au prétexte de suivre mon conjoint. C’est vrai qu’il est temps de quitter la région parisienne. Nous avons constaté, à notre retour de République tchèque, une tentative de cambriolage à notre maison, et je vais me retrouver otage dans le braquage de la banque voisine du collège où j’enseigne. Mais Chicago sur Oise, je vous raconterai cela la prochaine fois.

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11- Rapatriée d’urgence

Publié le par BMx

            Le policier a le visage dur et fermé de celui qui sait qu’il fait le mal. Instinctivement je déballe mon portefeuille qui, je le sais bien, ne contient pas grand chose. Notre argent est en chèques de voyage chez Iana. Nous n’avons sur nous que l’argent tchèque que nous avons changé, peut-être l’équivalent de deux cents francs. Et j’essaie de faire valoir que nous n’étions mêmes pas engagés sur l’autoroute. J’essaye d’attendrir en parlant de la conférence sur mon tour du monde à vélo au théâtre municipal, dans moins d’une heure. Surtout pas parler de corruption et d’abus de pouvoir. Lui laisser la possibilité de se reprendre sans perdre la face. Il semble me comprendre et se contente de tout notre argent tchèque, plus de mille couronnes. D’un geste magnanime il nous laisse un billet, en cas de pépin sans doute…

            Nous n’étions pas en retard à la conférence. Il fallait la faire en anglais et par chance, le Tchèque qui traduisait avait de l’humour, le public était hilare. Le lendemain, je revins au théâtre pour toucher mon cachet. Dans une enveloppe épaisse, un seul billet mais un gros chiffre : mille couronnes tchèques, une très belle somme ici. Mais seulement l’équivalent de l’amende payée hier…

 

            Deux jours plus tard nous participons à une sortie du club local par monts et par… bistrots. Les « arrêts  ravitaillement » donnent lieu à l’ingurgitation de litres de bière par nos compagnons que nous nous gardons bien d’imiter. Par contre, à la pause de quatre heures, où nous mangeons, nous cédons à l’invitation pressante de boire un demi-litre de bière, chacun. Une giboulée nous cueille au départ, Françoise est devant moi, une rafale lui projette quelque chose dans l’œil, elle zigzague et me donne l’impression de s’écraser dans le goudron, à 40 km/h dans une descente.

            Elle se relève aussitôt en disant que « c’est le bras qui ne fonctionne plus ». Dalibor et Iana l’obligent à se rasseoir sur le bas-côté et c’est le début d’un tourbillon que j’ai bien de la peine à suivre. Dalibor arrête un véhicule pour faire conduire Françoise à l’abri d’un restaurant où je la rejoins en conduisant nos deux vélos. Puis il faut suivre le docteur et son infirmière qui reviennent à toute vitesse à Brno prendre leur voiture. Et puis c’est l’hôpital, étrangement vide, car réservé aux membres de la nomenklatura, où un chirurgien vieillissant nous explique dans un mélange de français et d’anglais que ce sera une opération très facile, qu’il s’agit de remettre bout à bout les deux morceaux de clavicule qui se chevauchent, et que l’hospitalisation ne prendra qu’une semaine.

            Nous apprendrons plus tard qu’en France on considère l’opération bien trop dangereuse et qu’on se borne à poser un corset pour réduire le chevauchement sans l’annuler. Mais c’est surtout la perspective de passer une semaine dans cet hôpital qui déplaît à Françoise. Et à moi ! Nous prenons donc la décision de rentrer au plus vite sur Paris.

            C’est un calvaire pour ma chère et tendre : on lui a mis une sorte de grande chaussette élastique autour du torse et elle endure le martyre. Nous effectuons en un seul jour le trajet que nous avions fait en deux à l’aller, par les autoroutes allemandes en évitant l’Autriche où il faut acheter un forfait autoroutier. Du même montant que notre amende autoroutière tchèque !

            Au courrier, Françoise a la réponse à sa première demande de mutation. L’inspection académique de l’Ardèche lui signale que sa mutation est acceptée mais qu’il lui faut répondre par retour de courrier. C’est étrange car nous sommes en plein milieu des vacances de Pâques. Sans l’accident, respecter le délai eût été impossible. La lettre étant datée du premier avril, Françoise appelle donc Privas pour demander si c’est un poisson. Comme si l’on pouvait plaisanter avec ce genre de sujet.

Et bien si ! Car ce n’était que le premier épisode cocasse de notre confrontation à la stupidité kafkaïenne de l’administration de l’Éducation Nationale. Mais c’est une autre histoire que je vous raconterai la prochaine fois.

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10- Rackettés par des policiers tchèques

Publié le par BMx

                                   

       Très content de son passage à Saint-Victor, et très heureux de la satisfaction affichée par ses clients d’avoir été chaleureusement reçus, Dalibor concrétise l’année suivante, en 1997, la promesse de nous faire venir en République Tchèque. Cela va être un séjour mémorable et notamment pour l’accident de Françoise qui sera la cause de notre déménagement pour Saint Victor.

            Dalibor a vu grand. D’abord une tournée de conférences sur nos voyages à vélo à Brno, là où il demeure, et, la deuxième semaine de nos vacances de Pâques, une tournée à Prague. Notre voiture est donc bien chargée avec tout le matériel de projection et nos deux vélos-couchés sur la galerie. C’est que Dalibor veut absolument, de surcroît, nous faire pédaler pour attirer des clients à sa boutique de cycles.

            Le voyage est long, nous dormons une nuit en Allemagne, parcourons un bout d’Autriche et débarquons au centre de Brno où nous téléphonons à Iana, la blonde interprète. Elle nous emmène chez elle, un ensemble d’immeubles gris très représentatifs de l’idée que nous nous faisons de l’Europe de l’est. Comme il n’est pas question de laisser du matériel dans la voiture, il nous faut tout transporter dans l’appartement, les vélos comme les projecteurs. L’appartement est confortable mais très vite empli par nos affaires. Les deux filles de Iana nous laissent leur chambre. Dalibor nous rejoint, il n’habite plus avec son épouse bien que sa boutique de cycles soit toujours dans la maison familiale, une villa cossue où nous irons rencontrer les membres du club cycliste.

            La première conférence est prévue au théâtre principal de la ville dès le lendemain soir. C’est Dalibor qui se chargera du matériel pendant la journée tandis que Françoise et moi irons visiter, c’est absolument obligatoire, à vélo, un haut lieu de l’histoire commune entre la France et la république Tchèque. Et qui est ? Je vous le donne en mille, une victoire napoléonienne très célèbre, qui a donné son nom à une gare parisienne, vous y êtes ? Mais oui, Austerlitz !

             Iana et Dalibor ont tout prévu. Tout d’abord un parcours en train, pour que l’aller-retour soit possible dans la journée. A côté de nous dans le compartiment un homme emporte un joli morceau de buis qu’il va sculpter. Cela me fait penser aux buis de Montpoulet. Il y en a deux très gros, il paraît qu’ils ont plus de trois cents ans.

            Ce que nos hôtes n’avaient pas prévu, c’est le fort vent de face qui nous fait arriver assez tard à Austerlitz. Une fois la visite terminée, il faut revenir le plus vite possible mais sans le train. A l’approche de Brno, la route devient interdite aux cycles et nous devons suivre un itinéraire accidenté qui nous retarde encore. Aussi, lorsque nous repassons par dessus l’autoroute directe pour le centre-ville, je décide de tenter le coup.

Cela revient à tenter le diable. Une voiture de police est stationnée à l’endroit même où la bretelle d’accès rejoint la chaussée. Cela me rassure pourtant : ou bien les policiers nous font une fleur, eut égard à notre nationalité et à nos vélos bizarres, ou bien ils refusent et nous faisons demi-tour sans avoir vraiment enfreint la loi ni perdu de temps.

            Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que je me retrouverais à vélo sur une autoroute. La première fois c’était il y a longtemps. Je passais par Genève avec mon frère, j’avais 16 ans et lui 14. Nous aperçûmes un panneau pour Lausanne où nous allions. Surmonté d’un autre panneau représentant une voiture sur fond bleu (voie rapide). Sans blague, nous n’en avions jamais vu !. Le policier qui nous a arrêtés deux km plus loin n’a pas voulu nous croire, mais, bon prince, n’a retenu que nos noms au cas où nous recommencerions. Presque vingt ans plus tard, déjà en retard pour une conférence dans la banlieue sud de San Francisco, j’empruntai en pleine nuit l’autoroute qui amène au Golden Gate bridge. Elle semblait déserte. Et puis je venais de traverser presque tout le Nevada en suivant une autoroute en parfaite légalité. C’est le haut-parleur d’une voiture de police qui m’a démontré que cela ne l’était plus. Il fallait que je déguerpisse à la première sortie. Mais pas plus.

            D’où ma stupéfaction quand le policier tchèque, après nous avoir obligeamment fait asseoir dans son fourgon et après avoir contrôlé nos passeports, nous réclame en anglais, cent dollars américains d’amende pour avoir roulé à vélo sur l’autoroute. Cent dollars chacun. Ouille. Voilà ce que Dalibor et Iana n’ont pas prévu non plus. La conférence est dans moins d’une heure et nous voilà confrontés à un flic véreux qui croit avoir trouvé des pigeons occidentaux à plumer. Comment faire ? Payer sans protester et encourager la corruption ? Ou bien négocier longuement et compromettre notre rendez-vous ?

            Et bien je vous dirai mon choix dans le prochain épisode. Quoi, je vous ai déjà promis l’accident de Françoise ? Et bien, la prochaine fois, vous aurez deux dénouements pour le prix d’un !

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9- Un car de Tchèques avec provisions

Publié le par BMx

 

 




 
          
C’est le petit monde très convivial du voyage à vélo qui nous avait fait connaître Dalibor. Médecin spécialiste en radiothérapie, il s’était retrouvé à Paris sur son vélo sans assez d’argent pour se payer l’hôtel et des cyclo-campeurs de notre association l’avait hébergé jusqu’à ce que ce fut notre tour. A l’époque, si le rideau de fer était tombé et permettait à ceux de l’est de venir à l’ouest, ils n’avaient que fort peu de moyens. D’ailleurs, simplement pour vivre dans son pays, Dalibor complétait son traitement de médecin par une activité de commerçant : il tenait boutique de cycles et organisait des voyages à l’étranger. C’est dire les ravages de l’économie planifiée !

            Il avait bien sûr commencé par les pays de l’est et l’Union Soviétique où il avait des relations bien placées mais évidemment, l’attraction du pays le plus touristique du monde, la France, finit par l’emporter. Dalibor était venu deux fois chez nous en banlieue parisienne. La deuxième fois, c’était en compagnie d’une superbe blonde qu’il nous présenta comme son interprète mais avec qui il tenait à partager le même lit. L’interprète était sympathique mais il était tout de même plus pratique de parler anglais à Dalibor que de passer par le français très hésitant de la blonde.

            C’est cependant avec la même interprète, sans doute plus compétente en d’autres domaines, que Dalibor organise cet été 1996 un voyage pour 26 cyclistes tchèques, avec des excursions à vélo entrecoupées de liaisons en car. Il nous a demandé s’il pouvait faire halte à St Victor et, après avoir obtenu permission de planter les tentes dans le pré de notre voisin Maurice, nous avons accepté.

            Nous allons les attendre en fin de journée chez Maurice justement et c’est Denise, sa femme, qui aperçoit le car la première. Il arrive par la route de St Félicien, comme au ralenti. Soit le chauffeur n’a pas l’habitude des virages, soit il en a déjà eu sa dose et il en est groggy. Nous nous précipitons au village pour les guider. Pour venir à Montpoulet, il faut passer par d’étroites ruelles, compliquées d’un virage à angle droit. Cela ne fait pourtant pas peur au chauffeur qui demande simplement qu’on enlève une voiture garée là. Hélas il n’avait pas vu un balcon proéminent et il doit faire marche arrière. Cela impressionne Maurice. Il faut dire que le car traîne une volumineuse remorque qui contient les 26 vélos. La manœuvre est donc délicate et bloque la circulation. Tout Saint-Victor se demande bientôt ce que vient faire cet énorme car dans un aussi petit village.

            Nous nous rabattons sur la solution de secours et c’est Maurice qui montre le chemin de la déviation par le bas du village.

            Voilà enfin le car et sa remorque à la fin du goudron chez Maurice. Mais il fait nuit noire. Je veux absolument qu’avant de continuer plus loin le chauffeur vienne examiner le chemin. C’est un chemin de terre, très pentu par endroit et… compliqué d’une très sèche épingle à cheveu. Le chauffeur, manifestement de la trempe d’Yves Montand dans Le Salaire de la Peur, se moque de mes craintes et prétend que si nous passons en voiture, il passerait forcément avec son car.

             Et nous voilà partis. Je suis à côté du chauffeur et je me cramponne. Le car a l’air deux fois plus large que le chemin, le pare-brise est battu par les branches des arbres et les phares semblent n’éclairer que quelques mètres en avant. Nous franchissons le premier raidillon à grand peine et reprenons de l’élan sur le replat qui suit. Virage à droite et puis, attention, le fameux virage du châtaignier. Dont les phares ne donnent aucune idée. Avec la vitesse il est impossible de deviner à temps où passe le chemin. La chauffeur pile juste avant que le car ne s’enfonce dans les pelorciers. Il n’ira pas plus loin.

            Le lendemain, nous venons prendre les dimensions du désastre. Une bricole pour les Tchèques. Ils sont en train de déjeuner tout autour du car dont les coffres sont ouverts. En effet, ils ont emporté toute leur nourriture de République Tchèque. Leur pouvoir d’achat est si faible ici que s’ils veulent se payer une folie à la pâtisserie, il s’y achètent… une baguette de pain. Les coffres du car, par contre, regorgent de nourriture. Ce ne sont donc pas des Tchèques sans provision !

                        
                   Ils font grande consommation de bière dès le petit déjeuner et apprécient beaucoup la gnôle que leur offre Maurice. C’est de la cerise et, Maurice est encore impressionné, tout le litre y passe !

C’est peut-être pour cela que dans l’excursion où nous les emmenons visiter Saint Félicien et Notre Dame d’Ay, nous perdons la moitié des participants. Dalibor est pourtant très content et décide de nous inviter pour une tournée de conférences qu’il organisera dans son pays. Nous y emmènerons nos vélos et commencerons par nous y voir infliger notre première amende avant que Françoise ait un accident qui va transformer notre vie. Mais je vous raconterai cela la prochaine fois.

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8- Poursuivis pour diffamation

Publié le par BMx

 

              Ce qui va encore envenimer les choses, c’est que la lettre du cabinet d’avocat est signée « avocat ». C’était sans doute pour nous impressionner mais je réponds ironiquement que je soupçonne le courrier d’être un faux à cause de cette signature, comme si moi je m’avisais de signer mon courrier « professeur d’anglais », ou « maçon », ou « ouvrier spécialisé ». La lettre suivante est signée d’un nom propre, suivi de sa qualité d’ancien bâtonnier et elle est furieuse, l’ironie a mis dans le mille. Nous avons donc face à nous un président d’association blessé dans son honneur (puisque nous l’accusons de forfaiture) et un ancien bâtonnier blessé dans son amour propre (puisque nous venons de lui rire au nez) ; diable, il va falloir jouer serré.

            Dans un premier temps, nous recherchons les preuves de ce que nous avançons. Hélas, complètement étrangers au lieu de la compétition, nous n’arrivons même pas à retrouver les autres concurrents pour avoir leur témoignage. Et il est complètement vain de prétendre obtenir le procès-verbal de la course dressé par le commissaire : il appartient à l’association qui nous poursuit. Nous prenons donc un avocat sur place.

            Celui-ci élimine d’entrée la possibilité de prouver que nous avons raison. Il propose un règlement à l’amiable contre lettre d’excuses de notre part. Il nous apprend du coup que les lois sont bien faites d’abord pour engraisser les hommes de loi. Si c’est nous qui envoyions la lettre d’excuses, elle pourrait être utilisée comme preuve de notre culpabilité pour nous réclamer encore plus d’argent ! Mais si c’est l’avocat qui la transmet, elle bénéficie d’une totale impunité ! En attendant, il obtient du tribunal un report.

            Comme l’idée de reconnaître nos torts ne me plaît pas du tout, je mets ce délai à profit pour faire une autre bêtise. Comme le président semblait très affecté par le terme de forfaiture, je fais un autre courrier circulaire expliquant que je retirais le terme. Que je l’avais employé dans son sens littéraire de « manque de loyauté » et non pas dans son acception juridique de « crime administratif » ; que je le retirais… et le remplaçais par « tromperie ».

            Suite à cela, c’est notre avocat que j’avais mis contre nous ! Il nous expliqua, à nous pauvres justiciables néophytes, qu’à partir du moment où nous prenions un homme de loi, c’était pour nous en remettre entièrement à ses lumières et que ce que nous venions de faire compromettait gravement sa tentative de conciliation. Il allait lui falloir encore demander un report de jugement.

            C’est ce qu’il fit tandis que je m’appliquais à rédiger une lettre d’excuses qui ne fût pas trop humiliante. Nous n’avions plus le cœur à nous battre et les 1500FF d’honoraires de l’avocat nous apparurent soudain bien préférables aux 13 000 que nous risquions dans un jugement. L’affaire ne fut donc jamais jugée puisque l’association accepta nos excuses. C’était le début de l’été 1996 et nous préparions à Saint-Victor l’arrivée d’un car de 30 cyclistes tchèques avec leurs vélos. Un car de Tchèques à Montpoulet, allons donc ! Jamais il ne pourra passer dans le village ni par l’étroit chemin pentu et sinueux qui mène chez nous ! Ou est-ce de la diffamation? Et bien, c’est ce que je vous raconterai la prochaine fois.

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7- Une course de baignoires sur l’Oise

Publié le par BMx

  

             Françoise et moi nous sommes connus au cours du tour du monde à bicyclette que j’ef­fec­tuai entre 1981 et 1987. Et avant d’acheter Montpoulet, nous passions toutes nos vacances à pédaler. Mais pas à pédaler tout à fait comme tout le monde. J’avais découvert le vélo couché aux États-Unis et dès 1989, nous partions au Cap Nord en plein hiver sur ces drôles de bicyclettes qui ressemblent à des chaises longues. Le monde encore marginal des cyclistes couchés comprend également les pratiquants de toutes sortes de véhicules à pro­pulsion humaine, comme les avions à pédales (si ! il y en a un qui a traversé la Manche), les sous-marins à pédales, les vélos aquatiques et les vélos-rail. C’est donc tout naturellement que notre deuxième voyage extrême, en 1993, fut de rallier depuis Montréal le village indien de Kawawachikamach, qu’aucune piste ne relie au reste du monde, entièrement à vélo, dont 600 km sur une voie ferrée, avec notre tandem-rail. La suite logique fut de descendre la Meuse sur un vélo aquatique.

            Louis XVI, lorsqu’il tenta de fuir, fut arrêté à Varennes, tout le monde sait cela. On sait aussi qu’il fut reconnu par le palefrenier du précédent relais de poste. Ce qu’on ne sait pas c’est que ce relais de poste existe toujours, à Ste Ménehould, et que c’est un restaurant spécia­li­sé dans le pied de cochon dont on mange même les os. Son propriétaire est un colosse dont la passion est… le vélo aquatique. Il nous prête son meilleur modèle pour que nous nous entraînions lors de la traditionnelle course de baignoires de Compiègne. Je suppose que ces courses, organisées par d’anciens marins, sont parties d’un pari : faire flotter une baignoire !

Et ils y arrivent ; à en juger par la vingtaine de concurrents qui nous entourent. Les em­bar­cations sont toutes construites à partir d’une ou deux baignoires et de flotteurs. Toutes sont extrêmement décorées, extrêmement lourdes et peu maniables. Sauf la nôtre. Cette année la compétition a été ouverte à toutes les embarcations, même sans baignoire, pourvu qu’elles soient à propulsion humaine. La nôtre est une coque de voilier coiffée d’une carrosserie de Mé­hari. Notre seule décoration est une pancarte de publicité pour « Pied d’Or » le restaurant des pieds de cochons. Deux pédaliers actionnent une hélice et nous nous rendons compte à l’échauffement que nous sommes les plus rapides. Nous décidons alors de gagner la coupe de vitesse, pour l’offrir au restaurateur de Ste Ménehould.

            La course se fait en deux groupes chronométrés. Il faut tourner trois bouées dont une au milieu de l’Oise, en plein courant. Nous gagnons notre groupe avec plusieurs longueurs d’avance et sommes très surpris de voir décerner la coupe à un autre équipage. Nous nous étonnons et on nous renseigne : le deuxième groupe, pour des raisons de sécurité, n’a pas eu à tour­ner la bouée au milieu du fleuve. Le commissaire de la course confirme, naïvement. Nous en parlons au président de l’association organisatrice et son attitude, d’abord désinvolte puis méprisante à notre égard, est sans doute la cause de ce qui va suivre.

            Je lui écris une lettre circonstanciée pour lui demander au moins des excuses. Il me ré­pond en prétendant qu’il ne s’agissait pas d’une compétition mais d’un simple défilé de bateaux décorés. Et la coupe vitesse ? Et le commissaire de course ? Les avons-nous rêvés ? Outré par tant de mauvaise foi, j’écris une autre lettre dénonçant ce que j’appelle une forfaiture aux deux sponsors de la manifestation : la municipalité de Compiègne et la société Jacob Delafon.

            Quinze jours plus tard, un courrier portant en-tête d’un cabinet d’avocats nous apprend que l’association nous réclame 13000 francs (2000€) de dommages et intérêt pour délit constitué de diffamation par écrit. Allons-nous nous laisser faire ? Je vous raconterai cela la prochaine fois.

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