Rebond de chaîne

Publié le par Prince Bernard

La chaîne était fraîchement affutée, elle est entrée facilement dans mon mollet. Mais pratiquement sans douleur, alors j’ai cru à une égratignure et comme je n’étais pas seul je me suis dit que je regarderai plus tard, pour affoler personne, et puis j’ai senti couler, j’ai relevé la jambe du pantalon, la chaussette était toute imbibée de sang.

 
Rebond de chaîne

« Elle est comment la plaie, elle est nette ? » La jeune interne avoue ne pas supporter la vue du sang. Je suis en de bonnes mains.

Non, pas nette, la plaie. Une tronçonneuse, c’est pas fait pour couper net, surtout pas la viande. Quand je m’assieds aux pieds de Françoise et de son cousin Roger, il me faut la paume et le pouce pour recouvrir la plaie et comprimer. Pas nette, la plaie, béante pour tout dire, comme une bouche ouverte avec deux becs-de-lièvre, au moins. Cela retourne le cœur.

« Comment remonter à la maison ? s’inquiète Françoise, avec un rien de panique dans la voix. Aucune voiture ne peut arriver ici. Tu peux pas conduire le tracteur… tu es tout blanc ! Bon, déjà, je vais aller chercher une compresse.

— Y’a que les pompiers qui pourraient t’emporter sur un brancard, résume Roger, tu veux que j’aille les appeler ; je peux te laisser tout seul, tu vas pas tourner de l’œil ? »

Á l’hôpital, parmi toutes ces blouses blanches qui vont et viennent on ne sait pas pourquoi, la seule façon de reconnaître les médecins, c’est qu’ils portent un stéthoscope sur les épaules. Cela ne sert qu’à cela. Montrer qu’ils sont médecins. La jeune interne, un modèle fluet et modeste de jeune femme timide, du genre douée en maths mais pas en couture, le garde dans sa poche, on en aperçoit juste un bout de tuyau. Mais j’ai pu lire son étiquette de pochette.

« Mon neurologue m’a expliqué que c’était un concours comparable, statistiquement, à l’agrégation pour les enseignants, vous avez donc passé le concours de l’internat ?

— Oui, hélas !

— Décidément, me dis-je, je ferais peut-être mieux de me recoudre tout seul… Et pour la tester : Euh, vous avez vu comme le muscle continue à bouger, on dirait qu’il cherche à se réparer tout seul, c’est du péristaltisme, n’est-ce pas ?

— Vous avez fait médecine ? »

En fait c’est moi, me souvenant que je venais d’écouter Fun Radio sur mon téléphone tout l’après-midi, qui ai appelé les pompiers. Á la Préfecture, l’homme au téléphone ne trouvait ni ma commune, ni mon lieu-dit. Il croyait que je me trompais de département. Perte de temps : quand il m’a dit je vous passe un médecin, ma batterie était morte.

C’est là que j’ai entendu ce bruit de tôle, vraiment bizarre. Serait-ce le voisin Maurice, réquisitionné par Françoise, qui viendrait avec un tracteur brinquebalant ? Le chemin est pourtant trop étroit, seul mon japonais peut passer.

Rebond de chaîne

« Oui, il était question d’envoyer la cavalerie pour venir vous sauver, Monsieur, m’explique l’infirmière, arrivée dans un troisième véhicule…

— Ah oui, vous seriez venue à cheval ? Je joue sur les mots mais elle ne saisit pas.

— Non, bien sûr, mais ils avaient alerté un hélicoptère, les blessures à la tronçonneuse, on connaît, c’est grave. Puis, s’adressant aux pompiers : dites-moi, votre chut, il date de Mathusalem !

— Non, ce n’est pas le nôtre, c’est sa dame qui l’a fourni.

— Ma femme, je le dis toujours, c’est la Samaritaine.

— Très bien, ça a bien arrêté l’hémorragie, mais maintenant ils n’ont plus ces petits crochets.

— Effectivement, je m’en étais enfoncé un dans la peau, ça m’a fait mal ! »

Les jeunes pompiers, je les connais presque tous, un ancien élève, un ancien voisin, un qui est déjà venu pour un incendie… ils me racontent leurs autres interventions pour « rebond de tronçonneuse » : Y’avait ce type qui faisait du bois au-dessus de Vaudevant… on lui voyait plus l’œil, la lame lui avait tranché la gueule du front au menton, le nez était en lambeaux et l’œil, on l’a cherché, mais on l’a pas trouvé, alors on l’a emmené comme ça aux urgences… »

Le bruit de tôle, c’était Françoise avec une brouette (naïf et touchant) et avec la Compresse Hémostatique d’Urgence, le fameux chut (futé et efficace). Elle rappelle le 18 pendant que je me panse. Et comme le pansement me libère la main, je me lève, je remets la tronçonneuse dans son étui, l’étui dans la benne du tracteur…

« Reste couché ! faut rester couché ! Monsieur, il veut remonter tout seul ! »

— (Le 18 au bout du fil) : arrêtez-le, faut pas qu’il bouge !

— Il veut démarrer son tracteur !

— Empêchez-le, empêchez-le !

— Il n’écoute rien... assis-toi, on te dit ! »

Je n’allais quand même pas laisser les pompiers, pour une bêtise de débutant, me transporter en brancard sur 400 m de mauvais chemin. C'était aussi, quand même, le moment ou jamais de jouer les héros, mais dans l’émotion j’oubliai de solliciter les bougies de chauffe, et le moteur hésita quelques anxieuses secondes avant de démarrer. J’allais de mieux en mieux.

 

« Qu’en pensez-vous ? me demande la frêle interne,

— Très joli rôti de porc, combien de points ? Vous savez que c’est au nombre de points de suture qu’on reconnaît les plus belles blessures ?

— Voyons… deux points renforcés au centre, deux petits points aux extrémités et un, deux trois quatre points normaux, sans compter celui résorbable à l’intérieur. »

Et bien si, finalement, douée en couture !

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RR 19/03/2015 15:00

Passé trois fautes, je cesse de lire. Ce fut le cas ici.
Des progrès sont possibles.
Bon courage.
RR

Prince Bernard 20/03/2015 18:39

S'il s'agit du « assis-toi» , je vous prie de considérer qu'il s'agit d'un discours rapporté, comme pour « démarrer son tracteur » ; c'est vrai que j'ai oublié de refermer les guillemets, j'irai le faire tout à l'heure. Mais pour les autres fautes je veux bien que vous m'aidiez à progresser. Merci.

philippe 21/02/2015 14:16

Après les Lettres de mon moulin, voici les billets de Montpoulet.....

et un nouveau chapitre intitulé " Là où y'a de la chaine, y'a pas de plaisir !"

Bon rétablissement !

Prince de Montpoulet 21/02/2015 14:35

Excellent jeu de mot...let.

Fichant 17/02/2015 21:05

Toujours aussi bon avec les mots choisis pour nous donner une atmosphère particulière ...
Froid dans le dos et frissons à cette lecture ou je me sentais si près de ton récit que j'entendais chaque bruits comme une scène de cinéma. ..
je n'avais aucune crainte sur ton état général puisque ton récit se faisait au présent et parfois avec un léger différé .
bon courage.
Mon fils pompiers reste le plus souvent silencieux sur ses sorties en urgence ...
A +

Prince de Montpoulet 21/02/2015 14:34

Bonne analyse littéraire !

Chabanis 17/02/2015 20:02

Votre appel ne tombe pas à la préfecture mais au CTA (Centre de Traitement des Appels). :)

Prince de Montpoulet 18/02/2015 06:44

Merci de la précision !