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31 articles avec la chronique de montpoulet

41é épisode : The Mountchicken Principality

Publié le par Prince Bernard

 

Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme totalement en ruines de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet. Ils viennent d’abord y passer leurs vacances et débroussaillent. Ils retrouvent la source, une faune fabuleuse, des voisins hospitaliers tandis que la configuration cabalistique des fondations les fait espérer un trésor. Ils viennent s’installer dans une caravane en 1997. Leur permis de construire, refusé trois fois, est finalement accordé sous conditions drastiques, et les travaux vont bon train malgré l’amateurisme de ces néo-ruraux. Après avoir retourné son tracteur trois fois, Bernard fait écrouler toute une façade ; deux pins manquent tout juste de lui coûter la vie, leur poulailler est razzié par des prédateurs mais heureusement ils bénéficient de l'aide d'autres animaux qui témoignent de l'état naturel bien préservé de Montpoulet. Ils bénéficient du formidable coup de main d'un personnage haut en couleurs qui leur fournit la goutte qui fit déborder le vase (voyez les épisodes précédents : http://www.magnouloux.fr/lachroniquedemontpoulet).

 

La Principauté de Montpoulet est une principauté auto-proclamée. Comme celle de Monaco, rien de plus, rien de moins. Ah si ! Nous, nous l’avons acheté, alors qu’à Monaco, ils l’ont prise d’assaut… Nous en sommes donc Prince et Princesse. Un adoubement que je me suis amusé à justifier ainsi :

Pour être sérieux un instant, il faut convenir que la noblesse des sentiments, la noblesse d’âme, la noblesse tout court n’est pas le monopole, ni même parfois l’apanage, de ceux qui portent un titre de noblesse. Et qu’est-ce qu’un titre de noblesse, à l’origine, sinon le nom des terres qu’on vient d’arracher par la violence, le meurtre ou la ruse, en bref par la guerre, à son ancien occupant ? Qu’est-ce qu’un titre de noblesse, à l’origine, sinon une fioriture et un essai de transcendance ajouté à la voracité, à la cupidité, à l'appétit d’un petit chef de guerre qui sait mieux se battre, qui sait mieux mal faire que les autres ? Et voilà notre chef de hordes franques qui devient « de France ». Avec toutes les billevesées, toutes les bondieuseries destinées à faire croire à quelque improbable sang bleu, à quelque choix des supposées puissances surnaturelles, mais rien de plus finalement à ces niveaux-là qu’une gigantesque supercherie. Aux origines.

Maintenant, je concède que, fors les origines, le titre hérité ou le titre mérité s’est souvent accompagné de la noblesse d’âme. De la noblesse qui conduit les officiers aristocrates à monter à l’assaut sabre au clair sous la mitraille à la tête de leurs escadrons. De la noblesse qui conduisent certains barons d’industrie ou serviteurs de l’État à particule à sincèrement mettre leur vie au service de la communauté. Mais enfin, tout bien pesé, il n’y a rien de scandaleux, ni même rien de nouveau à ce que j’accole à mon patronyme le nom de mon lieu d’habitation. Et je voudrais même que cela soit un exemple, et que chacun, en se parant d’un pseudonyme noble s’engage à l’honorer par de nobles sentiments. Ce serait un formidable outil d’éducation et d’égalité. On pourrait s’appeler Durant de Montpellier, Martin du Gard, Adamcewski de la Sorbonne mais aussi Mourad de Saint-Germain ou Leïla de Garges-lès-Gonesse. Un outil contre la raréfaction des patronymes qui paraît-il nous menace. Nous avons d'ailleurs là un célèbre précurseur avec Voltaire. De son vrai nom Harouet, il se faisait appeler de Voltaire et au rejeton d'une puissante famille aristocrate qui le lui reprochait, il répondit « Je commence mon nom, vous terminez le vôtre ». Cela lui valut d'être bastonné puis exilé. Que je sois exilé de Montpoulet me peinerait beaucoup mais je persiste.

 

Très rapidement d'ailleurs l’usage officialisa la chose. Au départ, il suffisait de dire que le lieu était « dit » Principauté de Montpoulet. Incontestable. Nous avons donc fait adresser nos factures au « lieu-dit Principauté de Montpoulet » puis sous-entendu, comme c’est la coutume partout, l’intitulé « lieu-dit ». Les factures téléphoniques ont servi d’attestation de domicile, et j’ai obtenu une carte d’identité qui donnait pour mon adresse « Principauté de Montpoulet ». Cela amusa beaucoup le maire et sa secrétaire, si bien que lorsque ce fut le tour de Françoise, qui, elle, ne goûtait pas la plaisanterie, ils ont insisté pour qu’elle fasse de même. Nous avons maintenant nos deux passeports à cette prestigieuse adresse. Et le maire m’a longtemps demandé comment il devait m’appeler, Monsieur ou Monsieur le Prince ? J’ai toujours répondu « Faisons simple si vous voulez bien, appelez-moi Monseigneur ! »

Une fois la Principauté de Montpoulet devenue officielle et notamment sur les cartes, il fallut bien songer à une alliance. Le Commonwealth, cette association d’anciennes colonies britanniques, s’imposa puisque l’anglais est la deuxième langue la plus parlée à Montpoulet. Et pour y nous préparer, la Route Nationale 1 (de Montpoulet) s'est parée de nouveaux panneaux bilingues :

41é épisode : The Mountchicken Principality
41é épisode : The Mountchicken Principality
41é épisode : The Mountchicken Principality

En fait l'idée est venue lors de mon anniversaire l’été 201x où je suis devenu un peu plus qu’un quinquagénaire. Tel un monarque libéral, j’ai décidé d’accorder l’indépendance… enfin, plus exactement, j’ai dévolu les pouvoirs de direction… aux roues avant de mon tracteur. Elles vont maintenant où elles veulent. Il faut dire qu’elles militaient depuis longtemps. Elles font partie du Mouvement pour les Droits Inédits, un moyen normalement commode pour donner à ses leaders de confortables postes de fonctionnaires. Par exemple : « le droit de rouler à gauche quand l’autoradio diffuse une chanson anglaise » ou, beaucoup plus classique, « le droit de partir à la retraite avant tout le monde pour avoir le temps de s’entraîner à ne rien faire ».

Histoire de satisfaire tout le monde, j’ai décidé de ne diffuser que de la musique anglaise et d'instituer la conduite à gauche pour tous, la seule qui soit parfaitement naturelle et qui préexistait partout avant que Napoléon ne bouleversât tout.

 

Participant toujours de notre effort à nous faire accepter du Commonwealth et donc à nous doter d’une culture britannique, nous avons ensuite inauguré notre golf, un modeste pitch and putt pour commencer. Modeste mais retors. Avec nos pentes à dahuts, les golfeurs doivent s’encorder avant de songer à frapper leur petite balle et la doter d’une petite ficelle en nylon solide pour le cas où elle dégringolerait jusque chez nos voisins d’en bas. Du golf-jokari en somme.

La troisième mesure d’anglicisation nous a été imposée par les événements. Notre poulailler étant, nous l'avons vu, constamment l’objet d’attaques de prédateurs, nous nous sommes protégés des rapaces en installant des filets, et des chiens errants en renforçant la porte qu’ils avaient défoncée. Mais les renards ont pour eux la ruse d’agrandir la moindre des mailles faibles de la grille, patiemment, jusqu’à obtenir un trou par lequel ils arrivent non seulement à entrer mais à extirper les corps de leurs victimes. Il fallait donc prendre une mesure énergique et d’envergure.

Aussi avons-nous décidé d’institutionnaliser la chasse au renard. C’est à Roger que revint le mérite du premier gibier, un superbe mâle qu’il a occis d’un coup de... binette, quasiment sans le vouloir, d’un geste réflexe lorsque le renard, prisonnier du poulailler, il ne retrouvait plus son trou, sautait de tous côtés. Bon, la méthode n’est pas très anglaise. La chasse au renard chez les sujets de sa majesté ne se faisait pas à binette mais à courre. Mais il fallait bien adapter la tradition au terrain particulièrement accidenté de Montpoulet. Donc la binette.

Roger, déjà fait par nous Marquis de la Ronce pour son travail consciencieux au jardin, fut ainsi nommé « Grand Veneur » pour le courage exceptionnel dont il fit alors preuve. Et la nouvelle se répandit chez les goupils. Plus aucun d'entre eux ne s'est plus risqué à portée de binette.

Les britannisations suivantes tiennent au progrès de la technique. Maintenant que nos véhicules sont équipés du positionnement par satellites, il nous a fallu revoir quelques certitudes : le col d’entrée dans la Principauté est à 663 m d’altitude et non pas à 650 m comme je l’avais hâtivement calculé sur carte en espérant qu’il devînt ainsi lieu de rassemblement pour la Confrérie des 650 (il s’agit du diamètre de leurs roues, en millimètres, en derniers défenseurs du système métrique pour le vélo) et la distance au premier village français, Saint-Victor, n’est pas de 2 km mais très précisément de 1604 m. Il s’agit donc pile d’un mile anglais, de quoi accélérer notre adoption des mesures impériales : nos pneus et nos écrans s’étaient déjà mis aux pouces sans que nous ayons à intervenir et il ne nous reste plus qu’à adapter la mesure du débit de notre source miraculeuse.

Après 100 mm de pluie en cinq jours, elle est à son maximum, presque 10 m3 par jour : Comment le sais-je ? Parce que je mesure le débit à l'aide d'un mug d'environ 30 cl (bientôt « half pint »). Et le nombre de secondes qu'il est nécessaire à la source pour remplir la mesure me permet, grâce à une sorte de Pierre de Rosette opportunément placée, non pas (encore) au British Museum, mais à proximité, de trouver le débit (oui, encore en litres, mais bientôt en quarts et gallons).

41é épisode : The Mountchicken Principality

L'information ne serait pas complète sans le débit des mois de septembre, en fin d'été : autour de 300 litres/jour. Comme cela suffit à peine pour les douches, les chasses et les lessives, boire du vin devient impératif et c'est alors que la source fait des miracles.

 

J'allais oublier un détail qui nous classe irrémédiablement dans le camp britannique : des points à la place des virgules pour séparer les entiers des décimales. Déjà plein de gens font comme nous, même les supermarchés !

Et puis, naturellement, notre Principauté éveilla les appétits financiers : il semblerait que le seul terme de Principauté évoque aussitôt chez certains la perspective de gruger le fisc et d’éviter de contribuer au bien public, ce qui, comme on le sait maintenant bien mieux qu’avant, consiste à payer des intérêts aux banques dont nos gouvernements successifs, par leurs largesses tous azimuts, se sont rendus les débiteurs. Alors nous acceptons et décrétons :

Nous, Bernard 1er, Prince-Evêque de Montpoulet, Messycle de l’Église des Cataphotes Resplendissants, décidons de rémunérer les sommes qui nous seraient confiées à l’indice M (comme Madoff) + 10 par semaine. C'est-à-dire que pour 1000 Euros que l’épargnant nous remettrait, nous lui retournerions, dès la semaine suivante, le temps de vérifier que son chèque n’est pas en bois, du bois nous en avons déjà beaucoup, la somme de 1200 unités de monnaie du pape (UMP), en espèces.

 

41é épisode : The Mountchicken Principality

J’ai enfin rempli le formulaire d’adhésion au Commonwealth et l’ai expédié à Londres, au Palais de Buckingham, accompagné des pièces justificatives des opérations décrites ci-dessus. Il n’y a plus qu’à attendre la réponse. Et tout à l'excitation de converser avec les grands de ce monde, tout gonflé de la prétention de mon titre nobiliaire, j'écrivis aussi à l'Armée de l'Air pour poser réclamation. Je vous raconte cela la prochaine fois.

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40é épisode : Vannerie et conquête spatiale

Publié le par Prince Bernard

 

Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme totalement en ruines de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet. Ils viennent d’abord y passer leurs vacances et débroussaillent. Ils retrouvent la source, une faune fabuleuse, des voisins hospitaliers tandis que la configuration cabalistique des fondations les fait espérer un trésor. Ils viennent s’installer dans une caravane en 1997. Leur permis de construire, refusé trois fois, est finalement accordé sous conditions drastiques, et les travaux vont bon train malgré l’amateurisme de ces néo-ruraux. Après avoir retourné son tracteur trois fois, Bernard fait écrouler toute une façade ; deux pins manquent tout juste de lui coûter la vie, leur poulailler est razzié par des prédateurs mais heureusement ils bénéficient de l'aide d'autres animaux qui témoignent de l'état naturel bien préservé de Montpoulet (voyez les numéros précédents de l'Écho des Trois Clochers, ou bien http://www.magnouloux.fr/lachroniquedemontpoulet). Ils bénéficient aussi du formidable coup de main par un personnage haut en couleurs.

 

Nous assistions à l'assemblée générale de Chantelermuze, l'association culturelle du village, quand il a pris la parole. Nous n'étions arrivés que depuis quelques semaines et en l'entendant, je me suis dit alors là ! alors là, j'y suis bien, au fin fond de l'Ardèche ! Il y a encore des gens qui parlent avec cet accent du fond des âges ! Cet accent est un mélange de plusieurs choses, une intonation différente, un rythme différent et la prononciation originale de certains sons. Le plus spectaculaire est la disparition de certains « r ». Par exemple mercredi se dit « me'credi », comme s'il y avait un « r » de trop qui rendrait le mot trop dur à l'oreille, à la façon des Incroyables d'après la Révolution, ou des Antillais.

Il s'agissait de Pierre le vannier. Il animait l'atelier de vannerie à Chantelermuze et c'est là que Françoise fit sa connaissance, ce qui l'amena à Montpoulet.

40é épisode : Vannerie et conquête spatiale

Un mot d'abord sur l'atelier de vannerie. Il s'y perpétue un artisanat qui n'a plus l'incontournable nécessité d'autrefois mais qui présida... aux débuts de la conquête spatiale. Parfaitement. Je vais le démontrer tout à l'heure.

Laissez-moi d'abord expliquer que la fabrication traditionnelle des paniers emprunte ici deux techniques différentes. La première produit d'ailleurs des paniers qu'on n'appelle pas paniers mais « benelles ». Il s'agit d'une armature en châtaignier, c'est à dire de rejets partagés en deux pour la anse et le rebord, et de lamelles en pin sylvestre, découpées à l'Opinel dans des troncs dont le choix requiert des connaissances précises et peu répandues. L'intérêt de cette première technique, c'est qu'on peut produire des paniers en abondance et les vendre moins chers que les autres.

 

40é épisode : Vannerie et conquête spatiale

La deuxième technique est moins rentable en ce qu'elle nécessite de plus nombreuses heures de travail. Il faut en effet tresser autour de la même armature en châtaignier une sorte de paroi en osier, appelé ici « (a)marine », et qui n'est ni plus ni moins que la fine repousse d'un saule pleureur qu'on aura taillé ras. Le panier ainsi tressé est d'une résistance exceptionnelle et notamment parce que l'ensemble est élastique. D'où la conquête spatiale, mais oui.

40é épisode : Vannerie et conquête spatiale

C'est la ville d'Annonay, à une demi-heure au nord, qui s'enorgueillit d'être le berceau de la conquête spatiale. À double titre, mais je vous réserve le deuxième pour plus tard. Ce n'est en effet ni à Cap Canaveral, ni à Kourou, ni à Baïkonour que l'homme s'est pour la première fois affranchi de la pesanteur, qu'il a échappé pour la première fois à l'attraction terrestre. C'est en Ardèche, en Annonay, grâce au ballon gonflé d'air chaud des frères Montgolfier. Annonay, où se rejoignent deux torrents d'eau limpide, la Cance et la Deume, qui est depuis l'antiquité un lieu favorable à l'industrie du cuir puis du papier que fabriquaient les Montgolfier. Et pour clore sur le lien entre vannerie et conquête spatiale, tout le monde peut constater que les nacelles des Montgolfières furent, et sont encore, réalisées en osier pour sa robustesse et son... effet d'amortisseur à l'atterrissage.

40é épisode : Vannerie et conquête spatiale

À propos, il me faut conter que lorsque, enfant, je rendais visite à mes grands-parents, ici à Saint-Victor, c'était déjà pour moi de la conquête spatiale. Nous nous rendions à vélo dans le village d'Andance, de l'autre côté du Rhône, ce fleuve qui a longtemps fait frontière avant de faire lien entre Drôme et Ardèche. Mon père allait boire un coup dans un café pour avoir l'autorisation de laisser les vélos à l'abri de leur garage et nous prenions un car pour Annonay. Là, il fallait patienter plusieurs heures dans la salle d'attente de la compagnie des cars pour prendre la correspondance pour Lamastre. Le nom de la compagnie existe encore au fronton d'un immeuble qui domine la Place des Cordeliers. Le car nous débarquait à la Croix de Navas. J'ai encore en mémoire l'odeur si particulière qui me prenait alors aux narines : un mélange d'aiguilles de pin, de bouse de vache et de sable granitique. J'arrivais sur la planète Mars...

Dans le hameau de Navas, mes grands-parents n'avaient pas l'eau courante, labouraient leurs champs en attelant deux vaches à un joug de bois et fabriquaient leur beurre en secouant une bouteille de lait. La vie était rythmée par l'angélus que sonnait la petite chapelle du hameau et par l'étrange musique que produisait le Fonsou ou le Tuné, je ne sais plus lequel, des deux frères était simple d'esprit, en frottant et en frappant une pièce de métal avec une pierre.

 

40é épisode : Vannerie et conquête spatiale

 Pierre le vannier fait maintenant le lien entre mes visites d'enfance et le présent en nous racontant des histoires. Il vient souvent à Montpoulet. Il est d'abord venu nous aider à brûler. Comme nous avons fait abattre les arbres qui entouraient la ruine et comme dans ces cas-là on ne débarde que les troncs, il demeurait sur place d'énormes tas de branches, que Françoise appelait un Mikado géant, dont il fallait bien se débarrasser. Tous les mois nous sollicitions l'autorisation de brûler et tous les jours nous téléphonions aux pompiers pour les prévenir que nous mettions le feu. Pierre approchait de ses soixante-dix ans et il tenait pourtant une forme physique étonnante. Que lui garantissait le seul exercice physique qui vaille, celui du travail au grand air. C'est sans doute son dernier emploi qui lui avait valu la ceinture abdominale d'acier qu'il venait entretenir chez nous. Il travaillait chez le charpentier du village et lorsque ce dernier s'était lancé dans la commercialisation de la ronce de noyer, il avait fait appel à Pierre. La ronce de noyer, c'est ce bois si particulièrement veiné qu'on trouve dans la protubérance à la jointure tronc et racines. Ce qui interdit qu'on abatte ou arrache l'arbre, par crainte de déchirer les fibres aux circonvolutions et dessins si particuliers. Je me souviens d'un film publicitaire pour une marque anglaise de voiture de luxe dont on vantait l'habillage intérieur en ronce de noyer. Cela devait tenir d'une mode qui soutenait alors la demande. Le patron de Pierre repérait les noyers dans les fermes, les achetait, et Pierre arrivait, avec pour principaux outils la pelle et la pioche, les meilleurs appareils que je connaisse pour se faire les abdominaux.

« Je commençais par creuser au pied de l'arbre, raconte Pierre, jusqu'à ce que j'arrive à la pivotante, la racine qui s'enfonce tout droit pour chercher l'eau. Le trou était alors aussi profond que moi. Après, j'avais plus qu'à faire le tour de l'arbre, en coupant les racines à l'ébrachou. Je faisais une pause à midi, mangeais mon casse-croûte et faisais une petite sieste. En fin de journée, je tranchais une dernière racine et l'arbre se couchait sur un côté, y'avait plus qu'à le charger. » 

 

40é épisode : Vannerie et conquête spatiale

 Pour qui sonne le glas ?

« Le Branca, il était bien copain avec votre arrière grand-père, me dit-il une fois sans parvenir à me tutoyer. Une fois il était venu tuer le cochon à Montpoulet, il avait bien neigé, et vous savez, tuer le cochon, en ce temps-là, c'était pas que tuer le cochon. Le Branca, quand il sortait du bois, avec ses bœufs, c'était du 18 ou 20 litres de vin par jour qu'il buvait ; avec ses deux ouvriers, mais quand même... Donc, il était reparti en pleine nuit après avoir tué le cochon et bien bu. Mais le lendemain, le Branca, qui était le beau-père du sabotier, il était pas chez lui. Ses garçons viennent ici, personne, alors ils le cherchent partout et ils finissent par le trouver, sous la neige et les broussailles. Il avait tiré tout droit, au sommet, vous voyez, là où y'a le châtaignier, donc il était tombé dans le chalet d'en-dessous, puis dans celui encore en-dessous et là, avec la neige et les buissons, plus moyen d'en sortir, donc il s'était endormi sur place. Ils l'ont amené à la maison et l'ont mis près du feu, comme un petit cochon à la broche. Il était gelé, mais il s'en est tiré. Un petit bonhomme c'était, mais dur, mais dur ! »

« C'est pas comme Le Vové, lui les gendarmes lui mettaient les menottes, il demandait à pisser, on lui enlevait les menottes, il leur pissait sur les pieds, ils faisaient un pas en arrière et il foutait le camp… Ma mère en avait peur, tout le monde en avait peur, il mettait le feu à tes meules de foin si tu lui payais pas à boire ; il arrivait en chantant la Messe des Morts, tu l’entendais de loin, t’avais plus qu’à sortir la bouteille et pendant que tu trayais tes vaches, il buvait la bouteillle dans son coin et après il disait « je vous embête, allez » et il partait dans la ferme d’à côté. Mort d’un coup de couteau, par son meilleur copain, à même pas cinquante ans. Il habitait à Berger. Une fois il a fait sonner le glas pour la mort de son père. Le père arrachait des patates, il lui dit t’entends le glas — Oui, qui c’est qui peut bien être mort ? — C’est toi ! Ah ah aha... Il l’avait dit à Fonsou, et Fonsou a pas cherché à comprendre. »

Fonsou le frère du « Tuné », tout le temps en train de frotter quelque chose ou à sonner les cloches. C'est à cela que par tradition qu'on employait les simples d'esprit. On en faisait des sortes de bedeaux, d'où le cruel sobriquet donné aux Ardéchois par les Drômois.

 

« C'est presque la même histoire de glas qui s'est passée pour votre arrière grand-mère, en... attendez, oui, l'année du grand froid où la glace tapissait le mur de ma chambre. C'est Chabannes le taxi qui était venu quand elle était tombée dans le feu, sans doute trop fiaule. Mais pas question de ramener le corps à Montpoulet, il avait trop bataillé pour sortir du trou, alors il la porte chez sa fille, à Navas, votre grand-mère. Le glas sonne à Navas, on compte les coups, c’est une femme. Quelle femme pouvait bien avoir passé à Navas, on n'arrivait pas à savoir... »

Après nous avoir aidé à brûler les branches, Pierre nous a aidé à dégager la ruine de ses gravats, argile et pierres. Il le sentait bien que pour continuer à vivre, il fallait continuer à se dépenser physiquement, il le savait bien que vivre, c'est travailler.

 

Il avait cependant une autre passion, qui aurait pu être funeste : fabriquer de l'eau de vie. Ou plus exactement faire fermenter des fruits pour les porter « à l'alambic » une fois pas an. Il s'agit d'une vieille coutume devenue avec Napoléon le « privilège » des personnes possédant des parcelles classées en verger et où, naturellement, poussent des arbres fruitiers. Ce privilège permet de ne pas payer de taxe jusqu'au millième degré (soit vingt litres à 50°). Quiconque autre peut aussi faire distiller mais il paiera une taxe de quelques euros par litre, taxe doublée après le millième degré. Le privilège n'est plus héréditaire depuis 1960 et, régulièrement, de nouvelles lois en réduisent la validité dans le temps. Mais à notre arrivée, ma grand-mère en était encore titulaire ; elle possédait quelques cerisiers. Pierre était son fondé de pouvoir. Il se moquait complètement des cerises de la grand mère et il lui arriva même, racontait-il, qu'un distilleur se moque aussi complètement de ses fruits à lui et lui propose l'alcool contre une simple signature sans qu'il eût à se fatiguer. Mais Pierre tenait à distiller ses propres prunes. On croirait donc reconnaître là l'amateur des effluves incomparables d'une gnôle de poire ou de prune, ou d'un bon marc. Et bien pas du tout. Le paradoxe est que Pierre ne buvait plus une goutte d'alcool depuis des années. Il n'avait d'ailleurs pas d'odorat, ce qui en faisait, chez son patron menuisier, le préposé tout naturel aux Pompes Funèbres.

Il ne goûtait pas une goutte de sa gnôle, qu'on appelle justement la goutte, mais il en faisait tous les ans pour ma grand mère. Une sorte de monnaie d'échange à la campagne. On paye un petit verre à ses visiteurs, au facteur, aux pompiers, on offre une bouteille quand on vient dîner etc. C'est ce que dut expliquer Françoise à une douanière. Il se trouva une inspection des douanes l'année même de notre arrivée à Montpoulet, une coïncidence. La douanière demandait comment il était possible qu'une dame de plus de 80 ans pût consommer plusieurs litres d'alcool par an. Peut-être supputait-elle finalement qu'il se fût agi d'un élixir de longue vie ? En tout cas, c'est très légalement, au moins pour une partie, que nous fûmes embauchés par Pierre pour l'opération distillerie.

 

L'alambic était à Colombier-le-Vieux. C'est le village qui fait face à Montpoulet, de l'autre côté de la vallée de la Daronne et juste avant celle du Doux. Les mauvaises langues disent que le clocher de l'église, que l'on aperçoit très bien de Montpoulet, n'a d'horloge que sur trois faces. Il n'y en pas du côté de Deyras parce qu'on en aimait pas les habitants et qu'on ne voulait pas leur donner l'heure !

C'est par contre par là que je dois passer, par la toute petite route entre Deyras et Colombier le Vieux, pour transporter dans ma vieille fourgonnette, quelques 600 kg de fruits fermentés contenus dans les tonneaux bleus, bien nettoyés à l'eau chaude qu'on se rassure, qu'on utilise dans les industries annonéennes et que les ouvriers récupèrent. Je passe par là pour éviter les contrôles de gendarmerie. La mission de Françoise est différente : elle doit évacuer de petites quantités de goutte, discrètement, tandis qu'on laisse attendre jusqu'à 17h les quantités soumises à la taxe, potentiellement contrôlables par la maréchaussée. C'est qu'en effet, une partie non négligeable de l'élixir de vieillesse non seulement échappe aux impôts grâce au « privilège » mais aussi grâce à l'escamotage et ce qui ressemble fort à de la contrebande. La petite route que je dois emprunter est pire d'un sentier pyrénéen. Elle descend dans les gorges de la Daronne et en remonte de façon tellement abrupte que j'ai cru que mon moteur allait caler.

Il ne cala pas et c'est vraisemblablement après dégustation de la goutte aussi subrepticement mais durement donc bien acquise que je décidai de me faire Prince. Je vous dis tout de suite comment. 

 

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Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.

Publié le par Prince Bernard

L'Écho des Trois Clochers est un des périodiques du village français à la frontière de Montpoulet. Il contient ce 33é épisode de La Chronique de Montpoulet. L'épisode reprend quelques articles déjà publiés ici de façon disparate. Les voici ici réunis avec davantage de photos.

33è épisode : L'affriolant frôlement des frelons.

Résumé des épisodes précédents : Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme totalement en ruines de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet, Saint Victor. Ils viennent d’abord y passer leurs vacances et défrichent. Ils retrouvent la source, une faune fabuleuse, des voisins hospitaliers tandis que la configuration cabalistique des fondations les fait espérer un trésor. Ils viennent s’installer dans une caravane en 1997. Leur permis de construire est accepté après trois refus, et les travaux vont bon train malgré l’amateurisme de ces néo-ruraux. Après avoir retourné son tracteur trois fois, Bernard fait écrouler toute une façade, deux pins douglas manquent tout juste lui coûter la vie, et leur petit poulailler est régulièrement razzié par renards, rapaces ou fouines (voyez les numéros précédents de l'Écho des Trois Clochers, ou bien http://www.magnouloux.fr). Et dans la série Nos amies les bêtes, d'autres animaux leur créent des soucis :

 

        Les frelons par exemple. Après plusieurs nids dans des murs, invisibles, nous en avons eu deux en en plein air de toute beauté. En effet les frelons sont des artistes. Il ne sont pas agressifs, c'est juste que, par comparaison avec les guêpes de terre qui attaquent tout ce qui bouge, et étant donné qu'un frelon est cinq fois plus gros qu'une guêpe, dont il se nourrit, soit dit au passage, on craint le pire. Le frelon est discret : Françoise est allée maintes fois près du premier nid, caché derrière un arbalétrier du planchat, sans les remarquer du tout, tellement le véritable artiste est discret. Mais quand ils ont commencé à venir butiner les lampes du Palais, il a bien fallu trouver leur repaire, collé aux voliges.

           En essayant de ne pas les déranger, nous sommes venus rendre hommage à leur talent d'architectes et de stylistes. Ne dirait-on pas une création d'Antonio Gaudi, le créateur de la Sagrada Familia de Barcelone ?

Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.
Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.
Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.

       Leur deuxième œuvre d'art, deux ans plus tard, apparut dans la caravane ; Françoise était venue changer les draps, elle a senti comme une odeur, elle a relevé la tête, ils étaient là, pacifiques, à quelques centimètres de son visage. Elle partie en courant. Nous sommes revenus à deux prendre les draps, ranger, photographier. Ils n'ont rien dit. Françoise leur a même le lendemain amené des admirateurs, des randonneurs australiens qui parcouraient le GR42. Ils ont beaucoup admiré...

Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.
Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.
Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.

          Et puis, deux semaines plus tard, j'ai voulu refaire des photos, le nid s'étant agrandi. Et j'ai commis l'erreur d'utiliser un flash. J'ai pris des notes : y'a dû y avoir malentendu. Au premier flash deux éclaireurs me sont venus dessus, j'ai reculé et puis je suis revenu faire une photo de plus près. Ils ont dû prendre l'objectif pour une arme puisqu'ils ont attaqué la main qui tenait l'appareil photo. Un quart d'heure plus tard, je me sens tout bizarre... J'ai des fourmillements sous la plante des pieds et à l'instant, sur le tracteur, j'ai cru que j'allais perdre connaissance, je voulais arrêter le tracteur et aller chercher un téléphone mais pas d'endroit pour se garer, j'ai continué, la nausée s'est finalement enfuie...

 

           La guerre était déclarée. Nous avons pourtant essayé de garder la tête froide : c'était juste le flash ; ils ont cru à une attaque. Une sorte de méprise. On va pas se battre sur un quiproquo quand même ! Non, mais ce qui nous a décidé à passer à l'offensive, ce sont les immondices qui s'amoncelaient sous le nid (pas plus d'Assainissement Non Collectif que de tout-à-l'égout chez la gent frelon) et l'odeur pestilentielle qui en résultait. Françoise a revêtu son armure de chevalier blanc et, deux rafales d'insecticide plus tard, les frelons avaient vécu :

Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.
Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.
Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.

Nos (pas tant) amies les bêtes (que ça), bis :

       Ils ont attaqué à l’aube comme il se doit. Ils étaient deux, l’un rabattait, l’autre abattait. Méthodiquement et sans perdre de temps. Sans même celui de la jouissance et de la réflexion. En vrais professionnels. Sans le moindre sentiment. La neige amortissait tous les bruits. Les naines leur ont échappé, grâce à leur pouvoir de voler, mais pas les pondeuses, ni le maître.

Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.
Écho des Trois Clochers n°44, ou 33è épisode de la Chronique de Montpoulet.

         Pour garder l’un des deux assaillants prisonnier, le cousin Roger a condamné la porte avec un piquet de tente. Mais la porte a été défoncée et le prisonnier a disparu. J'ai le piquet en main quand je commence à suivre les traces. Intelligentes, les traces, faites pour perdre les poursuivants, avec de nombreux aller-retour. En passant devant le calabert, j’ai une idée. Trois coups de meuleuse et mon piquet devient lance ; alors quand je repars sur les traces de la Bête, je suis Lancier du Bengale à l’assaut de la frontière du nord-ouest, je suis la Cavalerie Fédérale sur les traces des voleurs de chevaux, Calamity Jane et Heraklès en un mélange d’attendrissement féminin (quand même, c’est qu’une bête, c’est pas sa faute, elle avait faim...) et d’inflexibilité vengeresse (Monsieur, si c’étaient mes poules qui étaient venues chez vous, défoncer la porte et tuer votre mastard, n'auriez-vous pas essayé d’empêcher ma volaille de nuire encore ? Et je vous interdis de rire !)

         Et puis, hein, marre d’être fonctionnaire et d’être protégé de toutes parts, encadré sous tous les angles, assuré contre vents et marées. Envie de revenir à l’âge de pierre, envie de faire mentir l’évolution selon Darwin, envie d’en découdre avec la vie, même au péril de la sienne…

 

           L’attaque c’était donc vendredi matin, une des deux bêtes, le (chien) loup s’est échappé à l’arrivée de Roger et de Françoise, l’autre fut donc barricadé à l’intérieur. Furieux, il cherchait à sauter par-dessus la grille mais se heurtait au filet anti-rapaces ; debout, il l’atteignait, à 1,80m ! Françoise a appelé la gendarmerie. L’affaire leur paraissant de la plus haute importance, ils annoncèrent qu’ils venaient tout de suite puis, une demi-heure plus tard, que la neige les empêchait de monter. L’armée française n’a pas pu atteindre Montpoulet ! (J'ai pris des notes : en cas de guerre avec la France, attaquer en hiver). Ils conseillèrent d’appeler le maire. Celui-ci conseilla soit d’abattre la bête soit de porter plainte à la gendarmerie.

           C’est ce que je fais le samedi matin, après avoir perdu la trace dans la neige. La gendarmette qui prend ma déposition confirme qu’ici, l’armée française traite d’affaires de la plus haute importance stratégique. Sa première déposition, me confie-t-elle alors que je m’excuse de la déranger pour si peu, les dommages étant estimés à… 30 ou 35 €, sans compter c'est vrai le préjudice moral des œufs tout chauds et du cocorico disparus, concernait une plainte contre un coq tonitruant le matin tôt.

            Les gendarmes ont bien mené une enquête, nous en avons eu des échos, mais les chiens errants n'ont jamais été retrouvés. Je suis par ailleurs toujours fonctionnaire et Montpoulet n'a pas encore attaqué la France.

On pourrait croire, à lire ces derniers épisodes que nos Amies les Bêtes aient été à Montpoulet nos ennemies. Mais heureusement il y eut aussi les aigles mangeurs de serpents. Des aigles à Montpoulet ? Allons donc ! Et bien si, et je le prouverai au prochain numéro de l'Écho des Trois Clochers.

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L'Écho des Trois Clochers n°43

Publié le par Prince Bernard

C'est un des périodiques du village français à la frontière de Montpoulet et il vient de sortir. Il contient ce 32é épisode de La Chronique de Montpoulet (deux par an, donc depuis 16 ans, cela donne le vertige). L'épisode reprend quelques articles déjà publiés ici.

32é épisode : Le cruel massacre de la martre

Résumé des épisodes précédents : Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme totalement en ruines de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet, Saint Victor. Ils viennent d’abord y passer leurs vacances et défrichent. Ils retrouvent la source, une faune fabuleuse, des voisins hospitaliers tandis que la configuration cabalistique des fondations les fait espérer un trésor. Ils viennent s’installer dans une caravane en 1997. Leur permis de construire est accepté après trois recours, et les travaux vont bon train malgré l’amateurisme de ces néo-ruraux. Après avoir retourné son tracteur trois fois, Bernard fait écrouler les fondations de toute une façade, deux pins Douglas manquent tout juste lui coûter la vie, et leur élevage de poules est en butte à bien des malheurs.

Nos poules au port altier, à la cuisse légère et aux sots-l'y-laisse succulents attisent la convoitise des sauvages qui nous entourent, mais cette fois, c'est le bouquet, il ne s'agissait même pas de croquer cuisse ou poitrine, il ne s'agissait que de sucer le sang.

Ce fut alors un génocide sans révision possible : il n'y eût ni rescapée suspecte ni survivante logorrhéique. Les victimes étaient éparses, dans tous les coins où la bête immonde les avait coincées, livides et comme sortant du bain puisqu'il avait abondamment plu dans la nuit. Les larmes me montèrent aux yeux en imaginant la scène. Cela avait dû longtemps durer. Elles avaient dû m'appeler, normalement les cris m'éveillent, mais là, l'orage... La bête les avait assaillies l'une après l'autre, en avait fait son affaire pendant que les futures victimes erraient aveugles à la recherche de l'illusoire protection d'un recoin. Les larmes me sortirent des yeux à l'évocation de leurs naissances, certaines avec césarienne parce que dans la couveuse électrique, elles n'arrivaient pas à se libérer de la coquille. Les larmes coulèrent à l'évocation de leur affection pour moi qu'elles prenaient pour leur mère, à l'évocation de leur apprentissage de six mois : elles étaient prêtes à pondre. Et il n'en restait pas une de vive ! Alors, cette bête immonde, un vampire ? Vlad l'Empaleur ? Le fameux Comte Dracula ? Un zélé du centre de transfusion sanguine ?

L'Écho des Trois Clochers n°43

Nos poules au port altier, à la cuisse légère et aux sot-l’y-laisse succulents attisent en effet la convoitise de nombreux barbares qui entourent notre petite maison dans la forêt : buses variables et éperviers communs, autours des palombes aux yeux rouges, chiens errants aux yeux de rage et naturellement, renards roux. Mais là, il ne s'agissait ni des uns ni des autres.

Nous nous étions protégés des premiers en installant des filets mais les rapaces arrivaient régulièrement à entrer, le dernier peu de temps avant ce total massacre.

Le rapt rhapsodique du rapace

Alerté par les cris, je n'eus que le temps... de me munir d'un vieil échalas en robinier. Il me fallait procéder comme avec les vipères : immobiliser la bête avec le bâton et lui saisir les pattes. Les vipères n'ont pas de pattes ^^ ? Bon alors, lui saisir les serres : cela correspond à la tête de la vipère, c'est avec cela qu'il attaque, pas avec le bec, en tout cas pas moi, il me fixe de ses yeux ronds comme si je l'hypnotisais.

Il avait déjà mangé presque tout le côté d'une des poulettes que nous avons créées sans poule, juste avec des œufs (résolvant ainsi une énigme millénaire : qui est premier de l'œuf ou de la poule ? L'œuf bien sûr ! La poule n'étant pour l'œuf qu'un moyen de se reproduire selon Samuel Butler). C'est la trente-et-unième que nous doivent les rapaces.

L'Écho des Trois Clochers n°43

Ils trouvent toujours un petit trou... par où ils ne savent pas repartir, d'où les captures. C'est la quatrième (je m'empresse d'ajouter que j'ai toujours relâché : je suis un pro-nucléaire, pro-OGM, pro-gaz de schiste TRÉS écolo ! :D ). L'ami Antoine, ornithologue amateur, m'avait dit aux premières attaques ce n'est pas une buse, les buses ne s'attaquent pas aux poules, cela doit être un autour. Et bien la première capture, c'était une buse. La deuxième un épervier. La troisième fut effectivement un autour, animal imposant. Et là je crois bien être en présence d'un autour, ses yeux jaunes m'y font penser, sa taille moins, disons d'un juvénile comme disent les experts... sauf qu'un autour a les yeux presque rouges, comme quatre ans en arrière :

L'Écho des Trois Clochers n°43

      J'enferme l'animal dans notre cage à serins et comme le hasard fait bien les choses, j'attends la venue d'Antoine et de sa famille le soir même. Le rapace exhibé en plein diner fait son petit effet mais l'identification est incertaine : « un faucon, de toute façon, dit Antoine, peut-être un faucon hobereau... je reviens demain avec appareil photo et Guide Ornitho, de chez Niestlé et Delachaux. »

     Antoine revint et à quelques traits de plumage reconnut un faucon... émerillon. Il ajouta pour tranquilliser les poules : c'est un migrateur, et après cette nuit en cage, il n'est pas près de revenir dans le voisinage !

 

      

Photo Antoine Simao

Photo Antoine Simao

Nos poules au port altier, à la cuisse légère et aux sot-l’y-laisse succulents attisent la convoitise de nombreux barbares qui entourent notre petite maison dans la forêt et les renards ont pour eux la ruse d’agrandir la moindre des failles dans la maille de la grille, patiemment, consciencieusement, jusqu’à obtenir un trou d’à peine 15 cm de diamètre, bien caché par quelque ronce feuillue et par lequel ils arrivent non seulement à entrer mais à extirper les corps de leurs victimes. Mais au moins c'est pour les manger ou en nourrir leurs petits, pas juste pour le plaisir de tuer.

 

Le renard roux de Roger

Très vite, pour les renards, il avait fallu prendre une mesure énergique et d’envergure. Aussi avions-nous décidé de faire d’une pierre deux coups : institutionnaliser la chasse au renard pour en réduire le nombre et en même temps nous angliciser davantage pour augmenter nos chances d’être admis au sein du Commonwealth : nous roulons déjà à gauche à Montpoulet, par exemple...

C’est à Roger que revient le mérite du premier gibier, un superbe mâle qu’il a occis d’un coup de... binette.

Il est clair que la méthode n’est pas très anglaise. La chasse au renard chez les sujets de sa Majesté ne se fait pas à binette mais à courre avec de nombreux chiens limiers. Nous avons dû adapter la tradition (qui remonte aux Celtes) à cause du terrain particulièrement accidenté de Montpoulet. Donc la binette.

 

Pas un rapace cette nuit d'orage, pas un chien errant, pas un renard roux, non : d'après nos voisins, le grand exterminateur, la bête génocidaire, c'est la fouine, de la famille des martres, mais à qui l'on doit le verbe fouiner et l'adjectif chafouin, rien de bien en somme. Et si les renards ont pour eux la ruse de cacher leur trou derrière une ronce, pour la fouine, même pas caché, le trou, et d'au moins vingt centimètres.

Je n'ai pas dit un mot des autres attaques de la nature que nous subissons sans broncher, comme celle des chiens errants, ou des frelons, mais je vous raconterai cela au prochain numéro.

L'Écho des Trois Clochers n°43
L'Écho des Trois Clochers n°43

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31é épisode : Poules polies et poissons empoisonnés

Publié le par Prince Bernard

Publié aujourd'hui dans l'Écho des Trois Clochers

Résumé des épisodes précédents : Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme totalement en ruines de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet, Saint Victor. Ils viennent d’abord y passer leurs vacances et défrichent. Ils retrouvent la source, une faune fabuleuse, des voisins hospitaliers tandis que la configuration cabalistique des fondations les fait espérer un trésor. Ils viennent s’installer dans une caravane en 1997. Leur permis de construire est accepté après trois recours, et les travaux vont bon train malgré l’amateurisme de ces néo-ruraux. Après avoir retourné son tracteur trois fois, Bernard fait écrouler les fondations de toute une façade, et deux pins Douglas manquent tout juste lui coûter la vie (voyez les numéros précédents des Trois Clochers, ou bien www.montpoulet.eu).

Je devais au dernier numéro aller creuser là où y'a marqué « trésor » sur la carte mais j'en ai été distrait par de nombreuses attaques de prédateurs sur nos poules. Elles sont très convoitées, nous les tenons donc recluses. Et chaque fois que je les lâche, nous entrons elles et moi en compétition alimentaire. C'est notamment quand Françoise, notre Nonce Apostolique, incidemment Garde des seaux, marmites et casseroles, s'absente. Je dois alors veiller moi-même à mon alimentation. Et je vise au plus rapide, au plus simple et au plus proche, exactement comme les poules, ce que je résume souvent en deux alexandrins « Je repars, huile d'olive et salière à la main, brouter directement la salade au jardin ».

Par exemple, elles raffolent des vers de terre. Elles les aiment tellement, qu’elles sont prêtes à prendre tous les risques. Oui, le ver de terre est aux poules ce que le haschich est aux assassins (de l’arabe haschischin), c'est-à-dire que cela leur fait perdre toute conscience du danger. Lorsque je terrasse avec la mini-pelle, elles se glissent sous le godet avant même qu’il soit sorti de terre, et lorsque je veux avancer je dois prendre garde qu’aucune poule ne se soit déjà postée à l'avant d'une chenille. Et ce n’est pas qu’elles confondraient chenille et chenillette… Cette association pavlovienne pelleteuse-ver de terre est tellement inscrite en l’intellect de nos gallinacés qu’il suffit que je mette en marche le moteur de la première pour que les seconds accourent, suivent, ou précédent l’engin. Bon, je reconnais, les vers de terre ne m’intéressent pas. Leur goût est très décevant. C’est celui de la terre et je n’ai pas la patience de mitonner des sauces. Je les laisse donc aux poules.

(La larve de l'ergates faber, un gros parasite du bois, a comme le ver de terre le goût de ce qu'il ingère, sauf que là c'est le goût du bois ; il faudrait le faire jeûner sur de la truffe et alors je ne la laisserais pas aux poules.)
(La larve de l'ergates faber, un gros parasite du bois, a comme le ver de terre le goût de ce qu'il ingère, sauf que là c'est le goût du bois ; il faudrait le faire jeûner sur de la truffe et alors je ne la laisserais pas aux poules.)

(La larve de l'ergates faber, un gros parasite du bois, a comme le ver de terre le goût de ce qu'il ingère, sauf que là c'est le goût du bois ; il faudrait le faire jeûner sur de la truffe et alors je ne la laisserais pas aux poules.)

Les poules raffolent des fourmis. Moi de leurs œufs. J’en ai trouvé une fois des milliers entre deux tôles ondulées oubliées entre lesquelles elles avaient établi leurs quartiers. J’ai collecté l’oothèque, en ai sorti quelques aiguilles de pin et mis le tout dans une poêle avec un peu d’huile d’olive. Cela avait exactement le goût, en plus discret, en plus subtil, en plus délicat, des œufs de poule ! Il s’agit donc en la matière de leur laisser les pondeuses et de conserver leur ponte.

 

(les œufs de fourmis ont le même goût que les œufs de poules, qu'on se le dise!)

(les œufs de fourmis ont le même goût que les œufs de poules, qu'on se le dise!)

Non, là où je ne dois rien leur laisser, c’est quand elles prétendent s’attaquer aux Nombrils de Vénus. Non pas que la déesse en ait eu plusieurs ; je parle des plantes sauvages que le dictionnaire appelle « succulentes » et la prétendue sagesse populaire « grasses ». Ces plantes ressemblent à des nombrils, d'où leur nom. Et, on le sait peu, les poules raffolent de la verdure, de vraies herbivores. Qui passent donc allègrement d’un steak de vers à une salade verte. Heureusement que les nombrils poussent essentiellement sur les murs en pierre. Ma taille me permet alors de les brouter (brouter des nombrils, ah !) plus facilement que mes concurrentes qui, polies par force, me laissent faire.

 

(Nombril de Vénus ou Umbilicus rupestris, c'est à dire « nombril des rochers »)

(Nombril de Vénus ou Umbilicus rupestris, c'est à dire « nombril des rochers »)

Voilà pour la première partie du titre. La deuxième est plus dramatique.

 

J’ai tué tous les poissons du lavoir. Bien involontairement. En installant une terrasse, au-dessus du lavoir, en cœur imputrescible de sapin Douglas que j’abats, débarde et débite moi-même, voyez l’allitération. Du bois rouge. Pour ajuster, je rabote et c’est cela qui a tué les poissons. Je veux dire que les copeaux et la sciure sont tombés dans le bassin. Une sciure tout ce qu’il y a de plus naturel, un bois qui n’a connu ni l’engrais, ni le pesticide, ni le fongicide, ni l’insecticide. C’était oublier que la nature est tout aussi toxique que les produits chimiques, qui eux-mêmes proviennent d'ailleurs tous de la nature. La sciure de résineux tue les poissons, c’est comme cela, je l’ai appris à mes dépens. Et par dépens, j’entends aussi cette confusion totale entre naturel, chimique, sain et toxique. Par exemple les renards, buses et fouines sont tout ce qu'il y a de plus naturel, et.... tout ce qu'il y a de plus toxique pour nos poules : quelques jours après une attaque de faucon émerillon qui nous en a coûté une, un autre animal nous les a récemment toutes tuées, toutes ! Quel animal ? Je vous raconterai cela au prochain numéro. 

(Sapin Douglas tronçonné à cœur, rouge)

(Sapin Douglas tronçonné à cœur, rouge)

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27é épisode : Des œufs au four pour les couver.

Publié le par Prince Bernard

Résumé des épisodes précédents : Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme totalement en ruines de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet, Saint Victor. Ils viennent d’abord y passer leurs vacances et défrichent. Ils retrouvent la source, une faune fabuleuse, des voisins hospitaliers tandis que la configuration cabalistique des fondations les fait rêver d’un trésor. Ils viennent s’installer dans une caravane en 1997. Leur permis de construire n'est accepté qu'après trois recours, et les travaux vont bon train malgré l’amateurisme de ces « néo-ruraux ». Après avoir retourné son tracteur trois fois, fait écrouler les fondations de toute une façade, Bernard a éventre la piscine ; on ne peut donc s'attendre qu'à d'autres déboires lorsque le couple décide d'avoir une basse-cour (publié initialement dans l'Écho des Trois Clochers).

 

       C'est entre la fin des travaux de la Méjou do vieux où nous avons emménagé en 2001, et le début de la réhabilitation du Palais Principal, que j'ai construit le poulailler. Le bûcheron avait laissé un bouquet de petits arbres inexploitables en bordure d'une terrasse dont tout laissait à penser qu'elle avait été jardin. Je les ai utilisés comme poteaux pour la clôture et montants pour une sorte de cabane où l'on devait entrer presque en rampant mais où les poules, sur le conseil avisé d'un ami qui a fait Sciences-Poules, pouvaient se percher sur des rejets de châtaigniers de 25 mm de diamètre et disposés, naturellement, à l'horizontale.

27é épisode : Des œufs au four pour les couver.

Nous avons commandé à nos voisins du bas, à Sardier, une demi-douzaine de jeunes volatiles dont deux se révélèrent être de sexe masculin. Ils se mirent très vite à pousser des cocoricos à nous sortir du lit aux aurores et ce fut comme une deuxième résurrection de Montpoulet : ma mère, née ici, quand elle entendit le cocorico, se crut revenue soixante ans en arrière.

Apprenant cela, nos voisins du haut, à Piquet, peinés de ce que nos poulettes ne pondent pas encore, nous apportent deux poules matures que nous introduisons dans l'enclos, un peu inquiets de la réception qui les attendait. Nous avions raison de nous inquiéter. Les jeunes coqs, pas intéressés le moins du monde par leurs conjointes pré-pubères, se sont précipités sur les poules plus âgées pour les couvrir aussitôt sans la moindre formule de politesse. À moins que les meilleures salutations, entre un coq et une poule, soient justement que le premier coche la seconde, puisque c'est comme cela qu'on dit... Ce fut un printemps d'intense... couchage dans le poulailler. Les coqs couvraient si souvent les deux pauvres poules mûres que l'une d'elle eut les flancs déplumés puis ouverts par les ergots des inséminateurs empressés. Il faut reconnaître que lorsqu'un coq honore une poule, ce n'est pas avec douceur et qu'il ne paraît pas y avoir grand enthousiasme du côté de la poule. Mais enfin, qui étions nous pour leur enseigner les bonnes manières ? Nous nous sommes donc contentés de désinfecter les plaies.

 

Comment l’esprit de maternité vient aux poules pondeuses

À l’approche de l’été Françoise me dit que ce serait bien que nos poules couvent et que ses petits-enfants qui allaient arriver complètent leur leçon de choses par celle de poussins jaunes et pépiant. Mais nos poules sont des pondeuses, filles de pondeuses, nées en usine, dénaturées au point de ne plus avoir l’idée de couver. La reproduction des poules, modernité oblige, ne peut plus se faire qu’ex utero, les pondeuses ayant perdu la faculté de couver. Un peu comme à force de rouler en voiture, nous perdons la faculté de marcher et de porter des charges.

Je me rendis donc à la coopérative agricole pour m’informer :

« Ma femme me dit qu’en mettant les œufs dans le four, à feu doux, nous les ferions éclore, qu’est-ce que vous en pensez ? »

J’ai cru que le vendeur allait s’étrangler. Il raconte sans doute encore autour de lui qu’un Parisien voulait mettre des œufs au four pour les faire éclore. Il me répondit précipitamment, visiblement paniqué :

« Non non, surtout pas, surtout pas ! Je vais vous commander une couveuse électrique ! »

 

Une semaine plus tard nous nous affairions à couver. Sacré boulot ! Il faut retourner les œufs matin et soir. Donc inscrire dessus de quoi reconnaître l’endroit de l’envers. Françoise traça des ronds et des croix. Le matin il fallait voir les croix, le soir les ronds. À la portée de n’importe quelle poule.

L’éclosion eut lieu peu de temps après l’arrivée des enfants. Deux poussins jaunes et pépiant, tout comme à la télé. Françoise avait prévu les naissances et acheté dix kilos de nourriture ad hoc. Les poussins furent installés dans un carton au soleil, avec une assiette de pâtée et un bol d’eau, c’était en 2003, en pleine canicule.

Ah cette canicule ! A cause d’elle les grenouilles s’enterraient dans le sable et je les retrouvais dans mon mortier, souvent en remarquant une cuisse qui dépassait d’un joint. J'appris plus tard qu'il s'agissait en fait de crapauds accoucheurs : un peu tout le contraire des poules puisque ce sont les mâles qui couvent les œufs en les gardant autour de leurs cuisses, après les avoir fait sortir des femelles avec leurs doigts de pied ! Et non seulement ils ne brutalisent pas les femelles mais ce sont les œufs qu'ils fécondent. Comme quoi l'homme peut trouver dans la nature des exemples divers et variés de comportement galant.

Une heure plus tard la petite fille de Françoise revenait consternée : « Un poussin s’est noyé dans le bol d’eau ! »

Françoise sortit une seringue sans aiguille et les enfants s’amusèrent beaucoup à désaltérer le poussin survivant à coups de seringue. Tant et si bien que je retrouvai l’animal trempé et grelottant de froid. Je le remis dans la couveuse. Le chaud et froid lui fut fatal. Les enfants le retrouvèrent pattes en l'air. Nous comprîmes que l’élevage des poules n’est pas à la portée de n’importe qui.

Nos voisins de Sardier qui, eux, élèvent les poules par contingents de quatre mille nous cédèrent alors une couvée toute éclose de douze poules naines avec leur mère. Pour éviter que nos pondeuses n’agressent les naines, nous avions mission de les laisser hors du poulailler. Le spectacle de la mère naine satisfaite de ses rejetons qui la suivaient partout et venaient se réfugier sous ses ailes à la moindre alerte était touchant. Les enfants s’en régalaient. Et une pondeuse aussi, qui se mit à rester plus longtemps que d’habitude sur son œuf. Comme si l’idée de maternité lui avait été inspirée par le spectacle…

 

Hélas, cela ne dura pas et l'année d'après nous avons retenté notre chance à la CIVÉA (Couvaison In Vitro Électriquement Assistée). Nous avons donc, patiemment, soir et matin, retourné une huitaine d’œufs pour qu’ils présentent à la lampe soit leur côté pile, soit leur côté face. Au vingt-et-unième jour un poussin casse sa coquille sous les yeux des enfants émerveillés, et se met à piailler de façon assourdissante. Vincett, (il est né le 20 juillet, le « vingt sept » !) notre matou d’un an, dresse l’oreille. Au vingt-deuxième jour, un deuxième (et dernier) poussin se joint au concert. Vincett se lèche les babines. Nous avions négligé l’enseignement du dessin animé « Titi et Grominet », à savoir que les poussins (ou canaris) font plutôt mauvais ménage avec les chats. Et pourtant les chats, nous ne pouvions pas nous en passer, nous en avions depuis plus longtemps que des poules, mais c'est une autre histoire...

L’aîné des poussins est en pleine forme, le cadet tout malingre. Le premier assène donc au second de méchants coups de bec. La nature est cruelle ! Il nous faut donc séparer les deux frères ennemis par une cloison de carton qui permet quand même l’accès de chacun à l’abreuvoir. L’aîné trouve quand même le moyen de se faufiler pour aller maltraiter son frère. C’est là sans doute que Vincett a voulu rendre la justice.

Les piaillements stridents des deux poussins nous ont alertés. Dans le carton je découvre Ouimais, notre dernier chaton (il est né le 8 mai) ; visiblement il ne sait pas pourquoi il est là, il a voulu faire comme son grand frère… qui a filé avec le plus beau poussin dans la gueule. Françoise le prend en chasse, le poussin piaille, c’est bon signe mais Vincett ne veut pas rendre son nouveau jouet. J’interviens pour le prendre à revers, il remonte vers la maison et met le cap sur la forêt. Je décide de ne pas abandonner, à la fois attendri par les cris du poussin et vexé de voir nos longs efforts ruinés.

Vincett disparaît dans les broussailles, sous le regard impassible de notre débroussailleuse, une chèvre naine qu’on nous a donnée. Un autre exemple des vicissitudes de la vie en campagne quand on n’y est pas né. C’est une vraie citadine, cette chèvre. Quand nous l’emmenons en forêt, elle pleure de trouille. Loin de la maison, elle nous colle aux fesses et mime nos moindres mouvements, mais dès qu’elle reconnaît le chemin, elle détalle pour nous attendre dans la maison. S’il pleut, elle bêle comme si on l’égorgeait ; si l’herbe lui déplaît, elle appelle pour qu’on la change de pâture, et si on ne lui rend pas visite régulièrement, elle casse sa longe pour venir nous chercher…

Mais pour l’instant, c’est le poussin qui réclame. Heureusement car sans ses piaillements je ne saurais pas où est passé le chat. Je dois à sa poursuite couper à travers les pélorciers et les églantiers. Il me laisse finalement le rattraper. Il croit sans doute que je veux jouer avec lui. Il m’attend en tapotant le poussin comme avec une balle de golf et dès que je suis à deux mètres, il le reprend en gueule pour repartir. Nous sommes maintenant arrivés au labyrinthe de la cerisaie. Sauverai-je le poussin ? l'avenir du Poulet AOC de Montpoulet est-il assuré ou irrémédiablement compromis ? Je vous raconterai cela la prochaine fois.

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26é épisode : Chérie, j'ai éventré la piscine.

Publié le par Prince Bernard

 

Résumé des épisodes précédents : Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme totalement en ruines de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet, Saint-Victor. Ils viennent d’abord y passer leurs vacances et défrichent. Ils retrouvent la source, une faune fabuleuse, des voisins hospitaliers tandis que la configuration cabalistique des fondations les fait rêver d’un trésor. Ils viennent s’installer sur place en 1997. Leur permis de construire est refusé puis accepté après plusieurs recours, et les travaux vont bon train malgré l’amateurisme de ces « néo-ruraux ». Parti à la recherche d’ossements, Bernard fait écrouler les fondations de toute une façade et dégage un squelette de veau puis un mystérieux pistolet (On peut lire les précédents épisodes dans La Chronique de Montpoulet)

 

      Si Agatha Christie avait publié ses énigmes dans un blog, donc en feuilleton, elles auraient été résolues par ses lecteurs avant la fin des romans. C’est en effet le cas de celle que j’avais soumise ici la dernière fois et je sais maintenant quel est le type de pistolet que j’ai trouvé dans la patte du veau. Mais de la même façon qu’Agatha n’aurait pas voulu révéler qui était l’assassin avant la fin de son bouquin, j’ai peine à confier tout de suite ce qu’on m’a appris, et ce d’autant moins que l’information provient de mes lecteurs mêmes. 

        Revenons plutôt à ce que j'annonçais : un autre déboire de maçon amateur, comment j’ai fait exploser notre piscine en plastique. En plastique, ça n’a pas l’air sérieux, mais quand il s'agit de 20 m3, c’est à dire de 20 tonnes d’eau, on rigole moins.

        Je rebâtissais le muret de soutènement de la « terrasse géothermie ». C’est la terrasse où il avait été question d’installer une batterie de capteurs photovoltaïques. Il n’y avait jamais eu d’électricité quand nous sommes arrivés à Montpoulet, aussi avions-nous fait appel à une organisation financée par le Conseil Général. Un technicien était venu et avec beaucoup d’enthousiasme à cause de cette terrasse magnifiquement exposée au midi, nous avait beaucoup encouragés à faire le choix de l'électricité solaire. Mais lorsque le devis était arrivé nous avions déchanté. Non seulement l’installation initiale coûtait trois fois plus que le raccordement au réseau EDF, non seulement nous aurions été très limités en équipements électriques, mais le simple entretien des batteries (Eh oui, la nuit, quand on a besoin de lumière, le soleil ne brille plus, une évidence qu’on oublie vite) nous coûtait plus d’un millier d’Euros par an. Nous avions donc dit : « SOLAIRE NON MERCI ».

 

             Mais la terrasse en question ne perdait rien pour attendre. Quand nous avons opté pour un chauffage d’appoint par géothermie pour la plus grande des deux maisons, cette longue terrasse s’imposa, malgré son étroitesse. Il fallait plus de 300 m2, donc l’aménager sur 40 m de long. J’ai relevé les murets comme ils étaient, en pierre sèche. Mais des murets de pierres sèches qui frisent les quatre mètres de haut, c'est rare, et les miens se sont tous éboulés, tronçon après tronçon.

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           Dans l’intervalle, suite à la canicule de 2003, nous avions installé la piscine à un autre endroit très bien ensoleillé... juste en dessous de la terrasse géothermie.

          Et je me souviendrai toujours de cet après midi où j’étais rentré du collège pour faire avancer les travaux alors qu’il me fallait y retourner le soir pour un conseil de classe. Je rebâtissais la plus haute section mais cette fois avec un poteau raidisseur en béton armé, soigneusement caché derrière les pierres.

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            J’étais allé chercher une benne de pierres au chirat que j’exploitais au sommet de Montpoulet. C’était un chirat typique, bien adapté à l’élevage du lapin de garenne comme me l’avait expliqué mon grand oncle. Les pierres ne sont pas entassées au hasard mais en aménageant des galeries où les lapins peuvent se terrer et se reproduire. Besoin d’un civet ? Et bien il suffisait de lâcher un furet sous les pierres et d’attendre, le fusil braqué, que les lapins sortent.

           J’avais trouvé une pierre presque plate qui m’inquiéta un peu quand je commençai à benner. Mais je me suis dit qu’elle allait, justement, tomber à plat et ne pas rouler. Hélas, elle est tombée sur chant et, magnifiquement équilibrée, commença à rouler dans la pente, un peu comme une scie circulaire qui quitterait son giron. Je ne pouvais, impuissant, que la suivre des yeux. Elle vint attaquer le flanc de la piscine et le fendit en deux, une parfaite éventration.

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            Les vingt tonnes d’eau javellisées soudain libérées vinrent rebondir contre le rocher dans un bruit de mer démontée et repartirent vers le bas. Il y avait, à côté de la piscine, un plancher d’un douzaine de palettes en bois. La vague les emporta toutes. Il y avait en dessous de la terrasse piscine, la terrasse jardin et l’abri de jardin. La vague s’abattit sur lui et y laissa un enchevêtrement de palettes et de tuiles tout en en confisquant au passage tous les outils, sachets de graines et tuteurs qui y étaient entreposés.

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       Il y avait en dessous de la terrasse jardin, la terrasse poulailler, dûment encerclée de grillages contre les renards et chapeautée d’un filet contre les buses. La vague ne faisait encore que menacer de s’y abattre que déjà les poules, conscientes du danger, se jetaient, paniquées et tonitruantes, sur les grilles pour chercher à s’échapper. La vague des vingt tonnes d’eau s’abattit sur le poulailler et y laissa les outils de jardin mais toutes les poules lui échappèrent. Et donc, libérée maintenant de tout fardeau, la vague ne faisait que prendre de la vitesse et de la puissance. Elle alla par le Ruisseau de Montpoulet se déverser dans la Daronne puis dans le Doux et c’est un vrai mascaret qui dépassa Tournon et fit monter les eaux du Rhône de plus d’un mètre. Vous connaissez la suite : le TGV qui déraille et percute la centrale nucléaire et comme l’on crut à un attentat terroriste, la guerre fut déclarée à l’Irak...

      Piètre maçon donc, aux gaffes monumentales, mais encore pire éleveur. Nous ne pouvions pas y échapper : à Montpoulet, il nous fallait bien élever des poules et pour les faire se reproduire, mettre leurs œufs au four pour les couver. Des œufs au four pour les couver ? Je vous raconterai cela la prochaine fois.

 

 

 

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25é épisode : Le veau qui tenait un pistolet.

Publié le par Les Malaugenoux

 

Résumé des épisodes précédents : Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet, Saint-Victor. Depuis la région parisienne, ils viennent d’abord y passer leurs vacances et débroussaillent. Ils retrouvent la source, une faune fabuleuse, des voisins généreux tandis que la configuration cabalistique des fondations de la ruine les fait rêver d’un trésor. Ils viennent s’installer sur place en 1997. Leur permis de construire est refusé puis accepté après plusieurs recours, et les travaux vont bon train malgré l’amateurisme de ces « néo-ruraux ». Parti à la recherche d’ossements, Bernard fait écrouler les fondations de toute une façade et dégage un squelette de veau.. (On peut lire les épisodes sur le papier de Lcho des trois clochers, 07410 Saint Victor)

 

Une patte de veau et un pistolet, donc. Mais je m’aperçois que, tout à ma hâte de vous conter le beau Douglas, j’ai oublié de vous dire pourquoi il est courbé, ni comment je l’ai apporté là, ce qu’on me demande souvent… Cependant, le lecteur préfèrera sous doute que je lui parle du pistolet. Va donc pour le pistolet !


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Une patte de veau et un pistolet. En voilà une énigme ! En voilà du suspense ! Agatha Christie se retourne dans sa tombe… Non ? Trop peu vraisemblable ? Puis-je embêter le lecteur avec une nouvelle intrusion ? Parce que finalement, tout ce que je vous raconte, c’est peut-être tout faux… Quand on raconte une histoire, le but c’est d’intéresser son auditoire, il faut donc recourir à certains artifices, dont certains sont très connus des raconteurs professionnels. Et donc, c’est bien tentant, même quand on raconte une histoire authentique, de recourir à de la fiction. Certains ne se gênent pas. Beaucoup des « aventures authentiques » montrées à la télé sont bidonnées, nombre de « documentaires » sont écrits avant qu’on aille sur le terrain et cherchent plus à défendre une thèse qu’à décrire la réalité. Peut-être qu’il n’y a jamais eu d’ossements là où je le dis, et encore moins de pistolet. On dit aussi que la fiction doit être vraisemblable alors que la réalité n’a pas besoin de l’être. Ici la réalité a la vie dure, l’argument inoxydable.

Il y avait bien un pistolet.

Mais pas là, entre les « doigts » du veau, c’est vrai, je le dis tout de suite pour me faire pardonner, mais un peu plus loin, sur le chemin vers Gompaloup, sur le chemin vers le trésor, comme si quelqu’un avait voulu le défendre. Oh, et puis, pas un pistolet récent avec cela, il n’en reste d’ailleurs que le canon et le chien ainsi qu’un ressort que je ne sais pas identifier. Tout ce qui était en bois, la crosse par exemple, a disparu. Aussi, grâce aux photos qui suivent, je vais mettre le lecteur à contribution, pour qu’il nous aide à résoudre l’énigme, notamment avec l’âge de ce pistolet, quelle époque, quelle période trouble de l’histoire qui aurait donc conduit l’ancien habitant de Montpoulet à s’armer pour aller cacher son trésor à Gompaloup ? Si le lecteur a une idée, merci d’écrire au journal.

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Revenons maintenant au beau Douglas. Un visiteur m’a décontenancé un jour en me demandant comment je l’avais « cintré ». Autrement dit, comment je l’avais courbé pour qu’il singeât ainsi la nervure d’une coque de bateau renversé, comme c’est le cas de beaucoup de charpentes de granges. L’esprit taquin, je lui répondis que j’avais dû le faire bouillir de longues heures avant de l’enrouler autour de ma cuisse.

Il est bien sûr courbé naturellement et ce n’est ni le vent ni la pente qui peuvent expliquer que de nombreux sapins, mais pas tous, soient ainsi courbés. La meilleure explication, je ne sais plus qui me l’a donnée mais je la fais mienne. Autour de leur dixième année, les arbres sont à la bonne hauteur pour que les chevreuils viennent frotter leurs nouvelles cornes contre la tige du sommet. Ils en enlèvent l’écorce et la tige verticale meurt. C’est alors une tige inférieure, horizontale, qui vient la remplacer, en se redressant mais en gardant à sa base son orientation originelle, d’où la courbure. Si le lecteur a une autre explication, merci d’écrire au journal.

Après l’avoir abattu, dans une pente à 500 m de la maison, je l’ai attelé à mon tracteur miniature et l’ai faire descendre sur 50m tant que la pente m’obligeait à me cramponner au volant pour ne pas passer par-dessus. Ensuite ila fallu l’aide de notre voisin du bas, merci Hervé, qui a réussi à faufiler son gros tracteur entre les sapins. Il a ensuite chargé le beau Douglas sur son camion, lui a fait faire le tour de la montagne pour le déposer au sommet de Montpoulet. De nouveau, j’ai attelé mon micro tracteur pour subir la même punition : je n’ai pu déplacer le tronc que sur la pente supérieure à 45 degrés. Ensuite, c’est notre voisin du haut, merci Maurice, qui a pris le relais pour traîner le tronc jusque devant la future entrée de la salle à manger. J’avais acheté un palan ; je l’ai attaché à un pan de mur que je venais de rebâtir et, en priant que le ciment fût de bonne qualité, j’ai tracté le bout de bois à l’intérieur. J’ai ensuite érigé une « chèvre » de trois petits sapins et pendant plusieurs jours j’ai alternativement soulevé le talon du tronc pour bâtir un socle en pierres, dix centimètres à la fois, et soulevé la pointe, avec le palan attaché à un autre pan de mur, pour la couper prudemment, petit à petit, pour qu’elle appuie contre le mur, ni trop haut, ni trop bas, en respectant les 30% de pente des toitures d’ici, puisque le beau Douglas était promis à un futur d’arbalétrier. Mais jusqu’au bout, jamais je n’ai été sûr d’y arriver.

 

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Après, il avait fallu surélever un vieux mur pour aplanir un « chalay » (terrasse) sur le chemin vers le trésor. Et c’est alors que survint un autre de mes déboires de maçon. J’éventrai la piscine en plastique et déclenchai un tsunami aux conséquences catastrophiques. Mais il se fait tard, je vous raconterai cela la prochaine fois.

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24- Le beau Douglas

Publié le par Les Malaugenoux

Résumé des épisodes précédents : Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet, Saint-Victor. Depuis la région parisienne, ils viennent d’abord y passer leurs vacances et débroussaillent. Ils retrouvent la source, découvrent une faune fabuleuse et des paillettes d’or tandis que la configuration cabalistique des fondations de la ruine les fait espérer un trésor. Ils viennent s’installer sur place en 1997. Leur permis de construire est refusé trois fois puis accepté après plusieurs recours, et les travaux vont bon train malgré l’amateurisme de ces « néo-ruraux ». Pas sans anicroches cependant puisque parti à la recherche d’ossements, Bernard dégage un mur d’un peu trop près et il s’éboule en menaçant d’entraîner tout le reste.
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Suspendus en l’air, donc, les deux tableaux de la future baie vitrée, toute la superstructure en maçonnerie de pierres et l’appui de l’arbalétrier en bois rond, ce beau sapin Douglas courbe. Qu’allais-je faire ?
Il me semble que c’est là que j’avais laissé le lecteur… ah oui, il y avait aussi une histoire d’ossements indiqués par un pendule… Mais avant de répondre, il faut quand même que je raconte l’histoire de cet arbre. On nous dit partout qu’il faut défendre la forêt et les arbres qui nous protégeraient du réchauffement de la planète. Moi je dis que les arbres se défendent très bien tous seuls et je le prouve : juste avant Noël 2004 un arbre que je voulais abattre m’a cloué au lit et, ce qui est encore moins banal, a cloué le médecin dans le même lit que moi.
            C’était donc, d’après les gens compétents, la descente de la sève et il était temps pour moi d’abattre le bois pour la charpente du palais. J’achetai donc cinq chaînes de tronçonneuse, nettoyai le filtre à air de ma Stihl 026C et me présentai au pied du beau Douglas qui présentait un vice incorrigible puisqu’il était courbé à la base. Le scieur m’avait dit qu’il « ne valait pas le coup de tronçonneuse ». Je m’étais dit tiens, on verra ce qu’on verra.
Les arbres ont été plantés serrés à Montpoulet et il est difficile d’en abattre un sans qu’il reste accroché à ses voisins, un peu comme une famille retiendrait l’un des siens qu’on voudrait enlever. Bien que j’en sois prévenu par quelques déboires passés, c’est ce qui m’arriva là. J’essayai plusieurs fois de secouer l’arbre en utilisant un tourne-billes mais rien à faire. Je revins le lendemain avec Françoise, m’énervai à nouveau sur le tourne-billes et quand je me baissai au pied d’un deuxième arbre que je devais abattre pour qu’il ne retienne plus le beau Douglas, je ressentis comme un craquement dans les lombaires, mais sans douleur. Je ne le mentionnai même pas à ma très chère.
            Françoise devait me prévenir lorsque le beau Douglas frémirait en sentant céder sous lui celui qui le retenait et que j’abattais. Elle se tenait à distance respectable et évidemment, lorsqu’elle hurla que le beau Douglas me tombait dessus, à cause du moteur de la tronçonneuse, je n’entendis absolument rien. Elle paniqua et m’envoya des bouts de bois. Je n’en vis absolument aucun, trop absorbé par ma ligne de coupe.
 
            Bon, pas de panique, le beau Douglas ne m’est pas tombé dessus. Mais j’avais maintenant trois arbres à couper en tronçons et à débarder. Je ne m’arrêtai qu’à la nuit tombée, les lombaires sensibles mais sans plus. Le lendemain dimanche par contre, j’expérimentai la plus atroce douleur de ma vie lorsque je cherchai à quitter le lit. La moindre esquisse de mouvement tétanisait mon dos à la manière, je suppose, d’un courant de haut voltage. Il me fallut une bonne demi-heure pour m’approcher du bord du matelas pour… uriner dans une bouteille. Je dus donc accepter que Françoise appelle le médecin, ce qui ne m’était pas arrivé depuis quarante ans. L’homme de science était en déplacement (un cas d’empoisonnement au gaz des choristes de la messe de minuit à Pailharès, cela ne s’invente pas !) mais il promit de venir dès que possible.
 
            Ce fut seulement vers 16 heures. J’étais encore cloué sur ma couche comme un papillon sur la planche d’un collectionneur. De fait, notre lit est en planches. Elles-mêmes clouées à une structure de rondins de châtaignier boulonnés aux pannes du toit. Un lit suspendu, donc, auquel nous accédons par deux échelles verticales. Dessous, il y a les armoires. Cela avait beaucoup fait rire nos voisins que nous mettions notre lit sur l’armoire. Le médecin riait aussi, un peu jaune, mais on ne pouvait pas faire autrement, il vint donc s’accroupir à côté de moi dans le lit suspendu, à deux mètres du sol. Il me fit une injection, promit un effet miraculeux dans les prochaines vingt minutes, et se retourna pour descendre. Je le vis alors blêmir. « Je suis sujet au vertige » souffla-t-il. Il entreprit pourtant de descendre face au vide et cela n’y manqua pas, il se crispa soudain, incapable d’aller plus loin, cramponné aux rondins de châtaignier. Là je me demandai s’il allait aussi falloir appeler les pompiers pour sortir le médecin de mon lit.
              C’est Françoise qui fit les pompiers. En lui prenant les chevilles, elle aida l’homme de l’art à se retourner puis à patiemment descendre les échelons. Les Douglas n’avaient qu’à bien se tenir, j’étais en voie de guérison, tout seul dans mon lit suspendu. Mais on pourrait bien tirer une morale de cet épisode : prenez exemple sur le beau Douglas, ne vous laissez pas abattre ! Et clouez sur une planche l’outrecuidant bûcheron qui s’en prendrait à vous.
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(Détail : le contrefort à droite et à gauche le reste de parement interne du vieux mur)
            Et des ossements, un peu plus loin, la pluie en avait découvert d’autres : Un magnifique genou que je m’évertuai à dégager à la petite truelle, en archéologue patient. Puis ce qui ressemblait à des doigts, puis un fémur, puis une autre jambe entière. Pour dégager la suite, sur quoi pesait trop de terre, je dus ramener la mini-pelle et travailler avec tout le doigté dont j’étais capable. Là je mis au jour tout le thorax, côtes bien nettes, les omoplates et enfin le crâne. Très détérioré par le séjour en terre acide. Un peu allongé sur la mâchoire où je prélevai une dent, une énorme dent… de ruminant. Mon esprit cartésien poussa un soupir de soulagement, je n’étais que sur une nécropole animale, et pour concurrencer Thèbes et la Vallée des Rois en Égypte, Montpoulet repassera, mon squelette devait être celui d’un veau.
           Mais au bout de la patte, un pistolet.
            Une patte de veau tenant un pistolet ?!!! Je vous expliquerai la prochaine fois.
 


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23- Enterré là il y a trois cents ans.

Publié le par Les Malaugenoux

Résumé des épisodes précédents : Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet, Saint-Victor. Depuis la région parisienne, ils viennent d’abord y passer leurs vacances et débroussaillent. Ils retrouvent la source, découvrent une faune fabuleuse et des paillettes d’or tandis que la configuration cabalistique des fondations de la ruine les fait espérer un trésor. Ils viennent s’installer sur place en 1997. Leur permis de construire est refusé trois fois puis accepté après plusieurs recours, et les travaux vont bon train malgré l’amateurisme de ces « néo-ruraux » (on peut lire les épisodes précédents dans "La Chronique de Montpoulet»)

 

Un dimanche, nos voisins de Piquet nous avaient amené un couple de leurs amis dont le mari, un petit homme rondouillard et jovial m’avait pris à part d’un air de conspirateur. Il ne voulait pas que sa femme le voit. Il avait une sorte de pendule dans les mains et s’était positionné en-dessous du jardin de la Méjou do Vieux, face au Palais Principal.

« Dans cette direction, me souffla-t-il, je sens la mort… Oui, quelqu’un a été enterré là il y a trois cents ans ! »

« Par là », ça tombait bien, j’avais prévu de creuser. C’était la partie basse de l’ancienne ferme où l’on rangeait la charrette, entre deux « établous » à cochon, les « tetchous ». Ce mur, sans doute bâti à la hâte, n’était pas en bon état et il me fallait en consolider la base. Pour tout dire, dans cette partie-là, j’avais le fantasme d’installer un sauna en sous-sol, à même le rocher, sous la dalle de la salle à manger. Pour ne pas mégoter, j’avais même prévu une sortie par le bas : un trou d’eau où l’on plongerait pour passer sous le mur et se retrouver dans le lavoir, pour se rafraîchir.

Pour réaliser ces travaux pharaoniques, et vérifier la clairvoyance de l’ami de nos voisins, la pelleteuse s’imposait. Une « mini-pelle » plus exactement. Mon rêve de gosse. A l’époque, j’étais fasciné par les pelles mécaniques à cause de la rangée de manettes entre lesquelles le conducteur ne devait pas se mélanger les pinceaux. Il devait y avoir une manette pour fermer le godet, une pour l’ouvrir, une pour lever le bras, une quatrième pour le baisser, deux autres manettes pour l’avant bras, une pour la tourelle, et les deux dernières pour les chenilles. Sur les pelleteuses actuelles, seules les deux dernières subsistent. Les autres ont été remplacées par des « joysticks » comme pour les jeux vidéo. J’avais déjà joué en louant des mini-pelles à la journée, et j’avais découvert la formidable puissance de travail de ces petits engins. Ils m’avaient, entre autres, permis d’arracher des souches en une heure ou deux alors qu’à la main, cela prenait plusieurs jours. D’ailleurs cette mini-pelle, nous l’avions achetée pour cela, arracher les souches et effectuer l’immense travail de terrassement nécessité par l’installation d’une pompe à chaleur géothermique.

A la place de la charrette, rien, pas le moindre os, pas la moindre arête. Mon esprit cartésien s’en trouva soulagé. Mais, après la cavité pour sauna, j’attaquai l’excavation, de l’autre côté du mur, d’un futur réservoir destiné à conserver l’eau de pluie. Ce n’est qu’en apercevant deux os orangés, abîmés, sans doute un radius et un cubitus, que je me rendis compte que là où je creusais, de l’autre côté du mur aux fondations douteuses, c’était aussi dans la direction indiquée par le voyant. Mon esprit cartésien retint son souffle.

Il me faudrait revenir avec des outils un peu plus délicats, mais pour l’heure, pas question d’arrêter de jouer avec ma merveille, aussi je m’attelai à remonter la canalisation d’une source secondaire toute proche. Après les tuyaux en fonte, je découvris une tuyauterie en terre cuite dont je jugeai qu’elle devait être contemporaine de la construction primitive. Ces tuyaux de 53 cm de long, la fameuse coudée, emboîtés et cimentés les uns dans les autres, portaient une inscription faite avant cuisson. Je m’appliquai à la déchiffrer comme s’il s’agissait de hiéroglyphes, puisque je me sentais à présent, à la recherche du squelette (peut-être, qui sait, une momie) l’âme d’un Égyptologue. L’inscription indiquait « CLÉMENT NOUVENE PÈRE & FILS Fque de tuyaux coniques et cylindriques BOLLENE Vaucluse »

Ces tuyaux en terre aboutissaient, non pas à un captage comme je le prévoyais, mais à une antique canalisation patiemment construite en pierres plates non cimentées, un de ces « tous » dont Maurice m’apprendra que beaucoup de terres cultivées sont dotées pour drainer l’eau de pluie. Celle-ci remontait bien au-delà d’où je pouvais aller mais, après avoir enlevé les terres cuites, je m’aperçus que le tuyau de pierre avait été préservé par dessous et servait de drainage pour protéger l’ancienne étable des inondations.

Mais du coup, tout à mes recherches archéologiques, j’avais tellement creusé des deux côtés du mur que je ne l’avais certainement pas consolidé. Survint alors un « épisode cévenol » caractéristique des automnes par ici. Quatre-vingt litres au mètre carré en une seule nuit. La moitié de la terre remuée emportée vers le bas… et à contretemps, le lendemain, un vendredi après-midi, un grand badaboum, le mur complètement éboulé, principalement la partie demeurée découverte pour la future baie vitrée mais, et c’était toute l’horreur, en entraînant les soubassements de la nouvelle maçonnerie que j’avais construite, les deux tableaux de l’ouverture et surtout, surtout, ce qui soutenait l’énorme tronc d’arbre courbe que j’avais installé pour soutenir le futur toit, un sorte d’arbalétrier en bois rond, un sapin Douglas que j’avais abattu, fait débarder et transporter puis installé moi-même à grand peine, avec une chèvre et un palan. Et ce vendredi après midi je constatai qu’il avait déjà bougé d’un centimètre en direction du vide.

 

chevrearbaletrier.jpg(mis en place avec chèvre et palan- sur la gauche, en bas de l’ouverture, le mur qui va s’ébouler)

sep0425DSCN0086.JPG

 

nov003-grue.JPG(L’arbalétrier a bougé d’un cm en direction du vide)

Courant chercher des poteaux, des étais et tout ce que je trouvai pour étamper cette superstructure irréelle qui tenait en l’air par l’opération du Saint-Esprit (et, il faut sans doute le reconnaître grâce aux qualités mécanique du ciment fabriqué à Cruas, en Ardèche), je me souviens que je tremblais de peur ; pour la première fois de ma vie peut-être, l’angoisse de voir s’écrouler toute ma maçonnerie me secouait de tremblements. Comment allais-je contrer cette catastrophe, et qu’allais-je découvrir au bout des ossements mis à jour ? Et bien je vous le raconterai la prochaine fois.

 oct87-eboultrou.JPG(Étamper par tous les moyens)

 

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