20 - Limousinerie

Publié le par Les Malaugenoux

 Résumé des épisodes précédents : Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet, Saint-Victor. Depuis la région parisienne, ils viennent d’abord y passer leurs vacances et débroussaillent. Ils retrouvent la source, découvrent une faune fabuleuse tandis que la configuration cabalistique des fondations de la ruine les fait rêver d’un trésor. Ils obtiennent leur mutation en 1997 et viennent s’installer dans une caravane doublée d’un auvent. Leur première demande de permis de construire est refusée puis acceptée, suite à un recours gracieux appuyé par député et conseiller général, mais il leur faut déposer une nouvelle demande.

              Comme en attendant le résultat de cette nouvelle demande (une simple formalité, pensions-nous) j’avais commencé la maçonnerie, ici aussi en attendant, j’ai envie de vous parler maçonnerie. Suis-je maçon ? Oui un peu, pour des raisons politiques, vous vous rappelez, quand j’étais un jeune con. Quand on milite à l’extrême gauche, il est de bon ton d’être un prolétaire. C’est pour cela que certains se font postier, d’autres paysan dans le Larzac, ou employée de banque. Mais finalement, je ne suis pas plus maçon que le moustachu n’est paysan, ou la gueule d’ange facteur ; c’est juste le temps de faire la révolution, juste le temps d’accéder au pouvoir, comme un Guevara en quête d’(e pouvoir) absolu, un Gandhi assoiffé de sainteté ou un King pressé de plaire aux femmes. Dans mon cas, la politique m’avait vite lassé, il fallait écrire les tracts dans le style CGT, pas question de faire des vers ou même de l’humour, j’ai donc commencé à préférer la maçonnerie.

Et à Montpoulet j’ai découvert que j’étais vraiment fait pour cela, pour faire de la maçonnerie sur un terrain pentu, une sorte de prédestination : j’ai une jambe plus courte que l’autre. Un médecin avait trouvé cela pour expliquer mes maux de dos survenus dès l’adolescence, la bascule du bassin se répercutant dans la colonne. Et quand on a une jambe plus courte, évidemment, on est mieux adapté pour marcher le long d’une pente. A condition bien sûr de n’avoir pas à faire demi-tour.

Ensuite, en remontant les murs de pierre, je me suis progressivement rendu compte que mon coude aussi me prédestinait. J’ai d’abord remarqué que la largeur des murs était d’environ 50 cm, et puis, à force de suer dessus, à force de mêler mon corps à la pierre, j’ai constaté que la largeur des murs correspondait précisément à la distance entre la pointe de mon cubitus et le bout de mes doigts étendus, c'est-à-dire à une ancienne coudée qui variait d’un chantier à l’autre. Et l’ « environ 50 cm », je l’ai mesuré, il était exactement de 52,36 cm.

Et puis, lorsque j’ai voulu monter les murs à angle droit, une erreur comme le lecteur s’en souvient puisque la flèche constituée par les fondations pointe vers le trésor, j’ai appliqué le théorème de Pythagore. Comme le faisait mon père ouvrier maçon. Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, mon père faisait du Pythagore sans en avoir jamais entendu parler ; il appelait cela le "système 3-4-5". C'est-à-dire que si l’on trace, à partir d’un angle, quatre mètres d’un côté et trois mètres de l’autre, les points obtenus doivent impérativement être à 5 m l’un de l’autre pour que l’angle soit droit. Pythagore disait pareil, mais de façon plus compliquée : "le carré de l’hypoténuse, jouez trompettes et cornemuses, est égal à la somme des carrés des côtés", comme le lecteur l'a appris à l'école j'en suis sûr. N’ayant pas la place de mesurer quatre mètres, j’ai voulu réduire les côtés à 1 et 2 m. L’hypoténuse, alors, aurait dû être la racine carrée de cinq (1x1 + 2x2). J’ai donc calculé et j’ai trouvé 2,236 et j’ai remarqué qu’en ajoutant tous les côtés de ce nouveau triangle, j’obtenais 5,236 ; ma coudée en décimètres !

 

         Je commençais là à entrer dans un domaine ésotérique qui me donnait le frisson. J’essayai toute sorte de calcul et quand je multipliai par exemple la longueur de ma coudée par 6, j’obtins 3,1416, le nombre Pi ! La fièvre me saisit, j’essayai encore et quand je divisai par deux ma coudée moins le grand côté, j’obtins, sonnez cornemuses et fifrelins, le Nombre d’0r, 1,618 !!!

Alors là j’ai dû m’asseoir et faire le point : j’ai une jambe plus courte que l’autre, bon, passe encore, mais que mon coude corresponde à la largeur des murs et que ma coudée  ait des relations intimes avec Pi et avec le Nombre d’Or, c’était beaucoup trop pour un seul homme.

 

Mais je me suis dit que cela pouvait être un indice supplémentaire pour trouver le trésor et je me suis lancé dans la maçonnerie à corps perdu, si l’on peut dire. Mais alors attention, pas n’importe quelle maçonnerie, la vraie maçonnerie, la « limousinerie », ou la maçonnerie de pierre à l’ancienne, du temps où les maçons venaient presque tous de la Creuse, dans le Limousin.

La maçonnerie pour moi ce n’est pas fabriquer un moule pour y couler un produit industriel que vous livre le camion toupie, ce n’est pas empiler au cordeau des éléments préfabriqués achetés au supermarché. C’est, comme le fait si bien l’hirondelle ou la guêpe maçonne, assembler des éléments de la nature prélevés dans l’environnement immédiat et les assembler un à un de telle sorte que rien n’indique au début du travail ce que sera le résultat final, rien, sauf dans l’esprit du maçon.

Le limousinant est donc le maçon qui bâtit avec des pierres. Ses pierres sont ses mots. Il en a des milliers à sa disposition, de mille formes différentes, et des millions de combinaisons possibles. Monter un mur de pierres, c’est donc comme écrire. La façon dont il assemble ses pierres est le style du maçon. Et tous les maçons n’écrivent pas de la même façon. Il y a par exemple le maçon débutant, le maçon encore illettré qui ne respecte pas les conventions d’écriture et dont l’appareillage souffre de « coups de sabre », sans boutisses liaisonantes, toutes fautes de langue qui à terme mettront en péril la solidité de son ouvrage. Il y a pire, c’est le maçon analphabète chez qui le mortier de ciment sert de colle pour lier artificiellement des mots-pierres qui forment alors des contresens, voire des non-sens et qui ne resteraient jamais ensemble à sec, qui ne veulent finalement rien dire à l'oeil de l'esthète et le privent de son émotion artistique.

 

Ah oui, parce que bien sûr, le grand art en la matière, les meilleurs écrivains maçons vous le diront, c’est la « pierre sèche ». Toutes les terrasses d’Ardèche sont construites ainsi et lorsque les murets soutiennent la terre, aucune faute d'orthographe n’est permise, et il faut connaître sa grammaire sur le bout des doigts. Certains sont de vrais chefs d’œuvre qui maîtrisent la métaphore, la parabole et le monologue intérieur. Evidemment, tous les effets de style ne sont pas possibles selon le type de pierre qu’on emploie. Il s’agit là véritablement de langues différentes. Ecrire le granite de l’Ardèche verte prête à moins de modes narratifs que le calcaire de l’Ardèche méridionale. Par contre, comme il est plus difficile à manier, beaucoup plus dur à tailler, le plaisir d’en créer une pleine page qui tienne debout est plus vif, la fierté de conclure son ouvrage par une voûte plein cintre borde au sublime, et bâtir en granite, c’est travailler pour l’éternité, c'est un avant-goût d'immortalité !

 

Mais voilà que je vous parle de la maçonnerie sur un ton prétentieux alors je ne suis qu'un bien piètre maçon, incapable de garder l’aplomb bien haut, ou le niveau bien loin. Et j’aurai même souvent à Montpoulet l’impression de donner dans l’art éphémère puisque plusieurs murailles que je bâtirai à sec s’écrouleront orage après orage. Mais je reviendrai vous parler plus tard de mes déboires en maçonnerie, car avant de bâtir, il m’en faut l’autorisation. Pour l’heure, revenons au permis de construire, qui va nous être encore refusé, comme je vous le raconterai la prochaine fois.

 

  

 Quelques exemples d’appareillages en granite à Saint-Victor :

Appareillage d’assises régulières, style professionnel mais sobre, détail :

Coups de sabre (apparents, sinon réels) en haut.

Style beaucoup plus brouillon, non sans poésie, travail d’amateur sans doute…

Fausse pierre sèche aux multiples effets de styles, du gros mot à la métaphore d’ouverture à effet d’arc de décharge, avec conclusion en voute de pierres brutes :

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