11- Rapatriée d’urgence

Publié le par BMx

            Le policier a le visage dur et fermé de celui qui sait qu’il fait le mal. Instinctivement je déballe mon portefeuille qui, je le sais bien, ne contient pas grand chose. Notre argent est en chèques de voyage chez Iana. Nous n’avons sur nous que l’argent tchèque que nous avons changé, peut-être l’équivalent de deux cents francs. Et j’essaie de faire valoir que nous n’étions mêmes pas engagés sur l’autoroute. J’essaye d’attendrir en parlant de la conférence sur mon tour du monde à vélo au théâtre municipal, dans moins d’une heure. Surtout pas parler de corruption et d’abus de pouvoir. Lui laisser la possibilité de se reprendre sans perdre la face. Il semble me comprendre et se contente de tout notre argent tchèque, plus de mille couronnes. D’un geste magnanime il nous laisse un billet, en cas de pépin sans doute…

            Nous n’étions pas en retard à la conférence. Il fallait la faire en anglais et par chance, le Tchèque qui traduisait avait de l’humour, le public était hilare. Le lendemain, je revins au théâtre pour toucher mon cachet. Dans une enveloppe épaisse, un seul billet mais un gros chiffre : mille couronnes tchèques, une très belle somme ici. Mais seulement l’équivalent de l’amende payée hier…

 

            Deux jours plus tard nous participons à une sortie du club local par monts et par… bistrots. Les « arrêts  ravitaillement » donnent lieu à l’ingurgitation de litres de bière par nos compagnons que nous nous gardons bien d’imiter. Par contre, à la pause de quatre heures, où nous mangeons, nous cédons à l’invitation pressante de boire un demi-litre de bière, chacun. Une giboulée nous cueille au départ, Françoise est devant moi, une rafale lui projette quelque chose dans l’œil, elle zigzague et me donne l’impression de s’écraser dans le goudron, à 40 km/h dans une descente.

            Elle se relève aussitôt en disant que « c’est le bras qui ne fonctionne plus ». Dalibor et Iana l’obligent à se rasseoir sur le bas-côté et c’est le début d’un tourbillon que j’ai bien de la peine à suivre. Dalibor arrête un véhicule pour faire conduire Françoise à l’abri d’un restaurant où je la rejoins en conduisant nos deux vélos. Puis il faut suivre le docteur et son infirmière qui reviennent à toute vitesse à Brno prendre leur voiture. Et puis c’est l’hôpital, étrangement vide, car réservé aux membres de la nomenklatura, où un chirurgien vieillissant nous explique dans un mélange de français et d’anglais que ce sera une opération très facile, qu’il s’agit de remettre bout à bout les deux morceaux de clavicule qui se chevauchent, et que l’hospitalisation ne prendra qu’une semaine.

            Nous apprendrons plus tard qu’en France on considère l’opération bien trop dangereuse et qu’on se borne à poser un corset pour réduire le chevauchement sans l’annuler. Mais c’est surtout la perspective de passer une semaine dans cet hôpital qui déplaît à Françoise. Et à moi ! Nous prenons donc la décision de rentrer au plus vite sur Paris.

            C’est un calvaire pour ma chère et tendre : on lui a mis une sorte de grande chaussette élastique autour du torse et elle endure le martyre. Nous effectuons en un seul jour le trajet que nous avions fait en deux à l’aller, par les autoroutes allemandes en évitant l’Autriche où il faut acheter un forfait autoroutier. Du même montant que notre amende autoroutière tchèque !

            Au courrier, Françoise a la réponse à sa première demande de mutation. L’inspection académique de l’Ardèche lui signale que sa mutation est acceptée mais qu’il lui faut répondre par retour de courrier. C’est étrange car nous sommes en plein milieu des vacances de Pâques. Sans l’accident, respecter le délai eût été impossible. La lettre étant datée du premier avril, Françoise appelle donc Privas pour demander si c’est un poisson. Comme si l’on pouvait plaisanter avec ce genre de sujet.

Et bien si ! Car ce n’était que le premier épisode cocasse de notre confrontation à la stupidité kafkaïenne de l’administration de l’Éducation Nationale. Mais c’est une autre histoire que je vous raconterai la prochaine fois.

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