27é épisode : Des œufs au four pour les couver.

Publié le par Prince Bernard

Résumé des épisodes précédents : Françoise et Bernard ont racheté en 1994 la ferme totalement en ruines de l’arrière-grand-père de Bernard, à Montpoulet, Saint Victor. Ils viennent d’abord y passer leurs vacances et défrichent. Ils retrouvent la source, une faune fabuleuse, des voisins hospitaliers tandis que la configuration cabalistique des fondations les fait rêver d’un trésor. Ils viennent s’installer dans une caravane en 1997. Leur permis de construire n'est accepté qu'après trois recours, et les travaux vont bon train malgré l’amateurisme de ces « néo-ruraux ». Après avoir retourné son tracteur trois fois, fait écrouler les fondations de toute une façade, Bernard a éventre la piscine ; on ne peut donc s'attendre qu'à d'autres déboires lorsque le couple décide d'avoir une basse-cour (publié initialement dans l'Écho des Trois Clochers).

 

       C'est entre la fin des travaux de la Méjou do vieux où nous avons emménagé en 2001, et le début de la réhabilitation du Palais Principal, que j'ai construit le poulailler. Le bûcheron avait laissé un bouquet de petits arbres inexploitables en bordure d'une terrasse dont tout laissait à penser qu'elle avait été jardin. Je les ai utilisés comme poteaux pour la clôture et montants pour une sorte de cabane où l'on devait entrer presque en rampant mais où les poules, sur le conseil avisé d'un ami qui a fait Sciences-Poules, pouvaient se percher sur des rejets de châtaigniers de 25 mm de diamètre et disposés, naturellement, à l'horizontale.

27é épisode : Des œufs au four pour les couver.

Nous avons commandé à nos voisins du bas, à Sardier, une demi-douzaine de jeunes volatiles dont deux se révélèrent être de sexe masculin. Ils se mirent très vite à pousser des cocoricos à nous sortir du lit aux aurores et ce fut comme une deuxième résurrection de Montpoulet : ma mère, née ici, quand elle entendit le cocorico, se crut revenue soixante ans en arrière.

Apprenant cela, nos voisins du haut, à Piquet, peinés de ce que nos poulettes ne pondent pas encore, nous apportent deux poules matures que nous introduisons dans l'enclos, un peu inquiets de la réception qui les attendait. Nous avions raison de nous inquiéter. Les jeunes coqs, pas intéressés le moins du monde par leurs conjointes pré-pubères, se sont précipités sur les poules plus âgées pour les couvrir aussitôt sans la moindre formule de politesse. À moins que les meilleures salutations, entre un coq et une poule, soient justement que le premier coche la seconde, puisque c'est comme cela qu'on dit... Ce fut un printemps d'intense... couchage dans le poulailler. Les coqs couvraient si souvent les deux pauvres poules mûres que l'une d'elle eut les flancs déplumés puis ouverts par les ergots des inséminateurs empressés. Il faut reconnaître que lorsqu'un coq honore une poule, ce n'est pas avec douceur et qu'il ne paraît pas y avoir grand enthousiasme du côté de la poule. Mais enfin, qui étions nous pour leur enseigner les bonnes manières ? Nous nous sommes donc contentés de désinfecter les plaies.

 

Comment l’esprit de maternité vient aux poules pondeuses

À l’approche de l’été Françoise me dit que ce serait bien que nos poules couvent et que ses petits-enfants qui allaient arriver complètent leur leçon de choses par celle de poussins jaunes et pépiant. Mais nos poules sont des pondeuses, filles de pondeuses, nées en usine, dénaturées au point de ne plus avoir l’idée de couver. La reproduction des poules, modernité oblige, ne peut plus se faire qu’ex utero, les pondeuses ayant perdu la faculté de couver. Un peu comme à force de rouler en voiture, nous perdons la faculté de marcher et de porter des charges.

Je me rendis donc à la coopérative agricole pour m’informer :

« Ma femme me dit qu’en mettant les œufs dans le four, à feu doux, nous les ferions éclore, qu’est-ce que vous en pensez ? »

J’ai cru que le vendeur allait s’étrangler. Il raconte sans doute encore autour de lui qu’un Parisien voulait mettre des œufs au four pour les faire éclore. Il me répondit précipitamment, visiblement paniqué :

« Non non, surtout pas, surtout pas ! Je vais vous commander une couveuse électrique ! »

 

Une semaine plus tard nous nous affairions à couver. Sacré boulot ! Il faut retourner les œufs matin et soir. Donc inscrire dessus de quoi reconnaître l’endroit de l’envers. Françoise traça des ronds et des croix. Le matin il fallait voir les croix, le soir les ronds. À la portée de n’importe quelle poule.

L’éclosion eut lieu peu de temps après l’arrivée des enfants. Deux poussins jaunes et pépiant, tout comme à la télé. Françoise avait prévu les naissances et acheté dix kilos de nourriture ad hoc. Les poussins furent installés dans un carton au soleil, avec une assiette de pâtée et un bol d’eau, c’était en 2003, en pleine canicule.

Ah cette canicule ! A cause d’elle les grenouilles s’enterraient dans le sable et je les retrouvais dans mon mortier, souvent en remarquant une cuisse qui dépassait d’un joint. J'appris plus tard qu'il s'agissait en fait de crapauds accoucheurs : un peu tout le contraire des poules puisque ce sont les mâles qui couvent les œufs en les gardant autour de leurs cuisses, après les avoir fait sortir des femelles avec leurs doigts de pied ! Et non seulement ils ne brutalisent pas les femelles mais ce sont les œufs qu'ils fécondent. Comme quoi l'homme peut trouver dans la nature des exemples divers et variés de comportement galant.

Une heure plus tard la petite fille de Françoise revenait consternée : « Un poussin s’est noyé dans le bol d’eau ! »

Françoise sortit une seringue sans aiguille et les enfants s’amusèrent beaucoup à désaltérer le poussin survivant à coups de seringue. Tant et si bien que je retrouvai l’animal trempé et grelottant de froid. Je le remis dans la couveuse. Le chaud et froid lui fut fatal. Les enfants le retrouvèrent pattes en l'air. Nous comprîmes que l’élevage des poules n’est pas à la portée de n’importe qui.

Nos voisins de Sardier qui, eux, élèvent les poules par contingents de quatre mille nous cédèrent alors une couvée toute éclose de douze poules naines avec leur mère. Pour éviter que nos pondeuses n’agressent les naines, nous avions mission de les laisser hors du poulailler. Le spectacle de la mère naine satisfaite de ses rejetons qui la suivaient partout et venaient se réfugier sous ses ailes à la moindre alerte était touchant. Les enfants s’en régalaient. Et une pondeuse aussi, qui se mit à rester plus longtemps que d’habitude sur son œuf. Comme si l’idée de maternité lui avait été inspirée par le spectacle…

 

Hélas, cela ne dura pas et l'année d'après nous avons retenté notre chance à la CIVÉA (Couvaison In Vitro Électriquement Assistée). Nous avons donc, patiemment, soir et matin, retourné une huitaine d’œufs pour qu’ils présentent à la lampe soit leur côté pile, soit leur côté face. Au vingt-et-unième jour un poussin casse sa coquille sous les yeux des enfants émerveillés, et se met à piailler de façon assourdissante. Vincett, (il est né le 20 juillet, le « vingt sept » !) notre matou d’un an, dresse l’oreille. Au vingt-deuxième jour, un deuxième (et dernier) poussin se joint au concert. Vincett se lèche les babines. Nous avions négligé l’enseignement du dessin animé « Titi et Grominet », à savoir que les poussins (ou canaris) font plutôt mauvais ménage avec les chats. Et pourtant les chats, nous ne pouvions pas nous en passer, nous en avions depuis plus longtemps que des poules, mais c'est une autre histoire...

L’aîné des poussins est en pleine forme, le cadet tout malingre. Le premier assène donc au second de méchants coups de bec. La nature est cruelle ! Il nous faut donc séparer les deux frères ennemis par une cloison de carton qui permet quand même l’accès de chacun à l’abreuvoir. L’aîné trouve quand même le moyen de se faufiler pour aller maltraiter son frère. C’est là sans doute que Vincett a voulu rendre la justice.

Les piaillements stridents des deux poussins nous ont alertés. Dans le carton je découvre Ouimais, notre dernier chaton (il est né le 8 mai) ; visiblement il ne sait pas pourquoi il est là, il a voulu faire comme son grand frère… qui a filé avec le plus beau poussin dans la gueule. Françoise le prend en chasse, le poussin piaille, c’est bon signe mais Vincett ne veut pas rendre son nouveau jouet. J’interviens pour le prendre à revers, il remonte vers la maison et met le cap sur la forêt. Je décide de ne pas abandonner, à la fois attendri par les cris du poussin et vexé de voir nos longs efforts ruinés.

Vincett disparaît dans les broussailles, sous le regard impassible de notre débroussailleuse, une chèvre naine qu’on nous a donnée. Un autre exemple des vicissitudes de la vie en campagne quand on n’y est pas né. C’est une vraie citadine, cette chèvre. Quand nous l’emmenons en forêt, elle pleure de trouille. Loin de la maison, elle nous colle aux fesses et mime nos moindres mouvements, mais dès qu’elle reconnaît le chemin, elle détalle pour nous attendre dans la maison. S’il pleut, elle bêle comme si on l’égorgeait ; si l’herbe lui déplaît, elle appelle pour qu’on la change de pâture, et si on ne lui rend pas visite régulièrement, elle casse sa longe pour venir nous chercher…

Mais pour l’instant, c’est le poussin qui réclame. Heureusement car sans ses piaillements je ne saurais pas où est passé le chat. Je dois à sa poursuite couper à travers les pélorciers et les églantiers. Il me laisse finalement le rattraper. Il croit sans doute que je veux jouer avec lui. Il m’attend en tapotant le poussin comme avec une balle de golf et dès que je suis à deux mètres, il le reprend en gueule pour repartir. Nous sommes maintenant arrivés au labyrinthe de la cerisaie. Sauverai-je le poussin ? l'avenir du Poulet AOC de Montpoulet est-il assuré ou irrémédiablement compromis ? Je vous raconterai cela la prochaine fois.

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